Haïti : Non à ce projet de mise sous tutelle planifié par les États impériaux!

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Le Core Group, – par l’entremise du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) –, a donc créé les conditions adéquates de cette nouvelle et éventuelle invasion militaire qui fait depuis quelques jours la une des journaux publiés dans le monde.

« Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre. » 

                                                                                 (Victor Hugo)

 

Nul ne peut prédire un avenir tranquille pour la République d’Haïti. Le pays nage dans un torrent d’hostilités sociales, de divisions politiques, de privations économiques et de violences gangstérisées. Les vents d’une occupation étrangère musclée se lèvent de plus en plus fort à l’horizon. Washington, Paris, Ottawa restent sur le qui-vive. Ils suivent de près l’évolution de la situation labyrinthique et explosive. En prévision du désastre social, du cataclysme politique et de l’effondrement économique qui se dessinent en traits foncés, le plan d’opération de « mise sous tutelle internationale » d’Haïti est déjà déployé sur la table d’observation du Département d’État et du Pentagone. Haïti n’est pas la Somalie, l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie… Les précautions à prendre sont minimes. Les facteurs de risque en pertes de vies humaines pour les envahisseurs sont très faibles. En 1994, les militaires du général Raoul Cédras, paniqués et déboussolés, n’offraient aucune résistance aux soldats des États-Unis expédiés par Bill Clinton pour rétablir Jean-Bertrand Aristide dans sa fonction présidentielle. Ils se sont déployés à travers le pays, sans coup férir.  Depuis la dissolution de l’armée indigène, la République d’Haïti est devenue un État fragile et vulnérable. Elle n’a aucune possibilité de protection militaire, aucune capacité de défense territoriale. Alors que la République Dominicaine entretient une armée bien entraînée et bien équipée par les États-Unis. La police nationale se révèle même incapable d’assurer la sécurité interne du pays. D’ailleurs les policiers n’arrivent pas à se protéger eux-mêmes. Ils tombent ces derniers jours comme des mouches sous les balles des bandits qui assiègent la capitale, les villes de province, les bourgs et les petits villages.

La Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (Minustah) reconnaissait qu’elle avait échoué dans son mandat de remembrer l’économie haïtienne, de favoriser l’organisation d’élections libres et honnêtes sur une base régulière, de réorganiser la police nationale, de renforcer les institutions de l’État, de créer des conditions de stabilité sociétale, de paix et de sécurité sur l’ensemble du territoire national… Vous et moi, également, en sommes parvenus à la conclusion que rien de tout cela n’a été réalisé. Après ce constat d’échec flagrant, la Minustah de Sandra Honoré avait compris la nécessité de céder plutôt la place à une « armée de tutelle » placée sous le commandement direct des « puissances occidentales » qui siègent au sein du Conseil de sécurité. Particulièrement les États-Unis, la France et le Canada. Cela ne pouvait se faire que dans une situation encore plus grave d’anarchie sociale et de désordre politique. Le Core Group, – par l’entremise du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) –, a donc créé les conditions adéquates de cette nouvelle et éventuelle invasion militaire qui fait depuis quelques jours la une des journaux publiés dans le monde.

Avant les élections de novembre 2005, qui réinstallaient René Préval au pouvoir, le major Michael T. Ward [1] des forces armées canadiennes a publié un texte dans la Revue militaire canadienne (RMC) intitulé « L’utilité de placer Haïti sous tutelle internationale ». L’auteur écrit : « L’une des solutions pour résoudre ces faiblesses serait de placer Haïti sous la tutelle des Nations-Unies. Les Nations-Unies devraient assurer la gouvernance du pays de manière à mettre en place les conditions nécessaires à l’émergence d’une culture démocratique suffisamment solide pour garantir que les rivalités politiques ne débouchent pas sur la violence. De manière générale, les tâches de l’administration onusienne devraient largement coïncider avec celles définies dans le mandat de la Minustah; mais elles devraient être directement confiées à une instance permanente et non tournante afin d’éviter les contraintes imposées par la culture et le système de gouvernance actuel. »

Les États hégémoniques n’ont jamais arrêté d’y penser. L’état de sous-développement avancé dans lequel se trouve Haïti ne lui permettra pas d’échapper à ce projet devenu à présent officiel. À moins que les forces en présence sur la scène politique controversée choisissent la voie préconisée par la raison pure : se rassembler autour d’une table nationale de concertation et de réconciliation. Le défunt Chris Hani, appelé le Guevara de l’Afrique du Sud, le héros anti-apartheid, l’avait fait pour son pays. Cependant, les salopards lui ont enlevé la vie le 10 avril 1993 à Boksburg. Dans le cas d’Haïti, s’asseoir, certes, mais avec qui ? Pas avec les antinationaux qui, – comme Gérard Latortue, Hérard Abraham, Guy Philippe, Ravix Rémissainthe, Louis Jodel Chamblain –, travaillaient pour mener le pays à ce carrefour de perte totale de son autodétermination?  Comme Jean le Baptiste, le précurseur du Messie, ces « antipatriotes », en février 2004, avaient la mission de préparer le terrain pour les seigneurs de « l’Empire de la honte » qui veulent à tout prix prendre le contrôle absolu de l’État haïtien.

Des historiens anti-esclavagistes – comme Claude Ribbe – ont comparé les monstruosités commises par le napoléonisme à Saint-Domingue avec celles que l’humanité reproche au nazisme durant la seconde guerre mondiale. Certains essayistes pensent même que le mode de traitement que le cruel Rochambeau avait infligé aux Africains esclavagés servait d’inspiration à l’invention des chambres à gaz d’Adolphe Hitler. L’économiste Lesly Péan a abordé les atrocités que nous évoquons dans un texte publié le mardi 12 novembre 2013 sous le titre « Haïti-Histoire : De Vertières à ce jour en passant par le Pont Rouge. » Lesly Péan a repris lui-même Beaubrun Ardouin que nous citons en exemple : « Rochambeau les fit embarquer sur un navire de guerre; on les plaça dans la cale en fermant hermétiquement les écoutilles, après y avoir allumé du souffre. Ces malheureux furent asphyxiés et leurs cadavres jetés ensuite dans la mer. C’est à ce barbare qu’on doit imputer ce genre de mort, qu’il inventa dans sa rage d’extermination et qui fut employé si souvent dans son gouvernement [2]. »

Certains « ingrats » peureux voudraient que nous taisions les « hauts faits d’armes » qui ont creusé la fondation de la patrie. Que nous cessions aussi de notifier à l’opinion mondiale les sentiments de cruauté et de tribulation qui sous-tendent l’époque coloniale. Au contraire, nous avons pour devoir de perpétuer la mémoire de l’histoire, de tenir en éveil la « conscience » des générations d’aujourd’hui et de demain. En présence d’un ressortissant espagnol, français ou anglais, il faut que l’Haïtien garde dans son esprit qu’il se trouve en face d’un individu dont le trisaïeul a acquis la quadruple et triste réputation de voleur, d’usurpateur, d’assassin et de violeur, un être infâme, quelqu’un qui participa à l’« entreprise anti-humanitaire » la plus abjecte, la plus monstrueuse que l’univers ait supportée.

« Tout royaume divisé contre lui-même ne peut survivre. »  Les situations de division politique profitent toujours aux camps adverses dont font partie les États impériaux et le « cheptel » corrompu des bourgeois compradores. Depuis 2010, le duvaliérisme s’est réinstallé tranquillement dans les circuits des trois pouvoirs décisionnels. Tranquillement. Mais en force. Alors que ses opposants traditionnels et ses victimes s’affaiblissent. Éparpillées à travers des groupuscules sociopolitiques amorphes, les « élites universitaires » qui ont investi la scène publique après la chute de Jean-Claude Duvalier sont en panne de stratégie de combat. Impuissantes et désarmées, elles se laissent massacrer bêtement en première ligne. Certains de leurs membres – à l’instar d’Evans Paul –, se sont reconvertis à l’idéologie « françoisienne ». Turneb Delpé doit être triste dans l’éternité!

Cette opposition fait montre d’une désorganisation décevante, d’une division avilissante, d’une misérabilité d’esprit déconcertante, d’un agissement illogique, insensé et imprévisible. Aucun signe de prévoyance. Aucune manifestation de compétence politique, financière et économique. Aucune marque d’intelligence.

Il y a des « drapeaux étrangers » – suivez notre regard – qui devraient cesser de flotter sur le territoire national, même si la diplomatie internationale insiste sur les principes inviolables de l’extraterritorialité. On ne peut pas ouvrir les portes de sa maison à ses « détracteurs entêtés, félons et criminels ».  Le monde ne sera jamais prêt à accueillir un « nazi » à la tête de l’Allemagne. Aucun chef d’État n’accepterait de s’asseoir à une table de discussion ou de négociation avec des anciens membres de la Gestapo. D’ailleurs, ces criminels ne font-ils pas encore l’objet d’intense recherche de la part de la CIA, de la DGSE, du Scotland Yard, du Mossad, de la GRC, partout dans l’univers, de sorte qu’ils soient jugés, châtiés ou éliminés, conformément à la « Convention sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ». La résolution qui renforce les recommandations du 13 février et du 11 décembre 1946 en matière « d’infractions graves » a été adoptée et ratifiée le 26 novembre 1968 par l’Assemblée générale des Nations Unies.  Les auteurs des actes classés dans les « catégories de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité » ne pourront pas échapper aux poursuites judiciaires. Il n’y a donc pas de « limitation dans le temps » pour les « victimes » qui veulent déposer une plainte contre les « tortionnaires » par devant les « tribunaux compétents », dans l’espoir d’en obtenir justice et réparation.

Au nom de l’anticommunisme primaire, les Pinochet, les Duvalier, les Trujillo, les Somoza ont obtenu « carte blanche » des puissances occidentales pour remplir les cimetières de cadavres des combattants de la liberté.  Mais quand le peuple réagit, venge les « grandes injustices » exercées contre lui, incendie les demeures luxueuses des exploiteurs, détruit les biens matériels des bourreaux, lapide les répresseurs sadiques et farouches, il est accusé de «sauvagerie » et d’« incivilité ».

Le défunt professeur Marcel Gilbert est considéré comme un « révolutionnaire de la pensée politique moderne dans l’espace social haïtien. » Nous l’avons interviewé à l’émission Ces mots qui dérangent, peu avant son décès. Marcel Gilbert, prophétisant sur la conjoncture sociale, politique et économique difficile, affirmait : « Les grandes puissances continuent encore à exploiter le pays. Elles ont planifié une privatisation des entreprises publiques. Elles réalisent la privatisation sans rencontrer de résistance. Cela leur permet de contrôler davantage le pays.  Aujourd’hui, les lavalassiens qui ont cédé au chantage du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, sont embarrassés. La grande puissance en question travaille déjà à les diviser.  Constamment, il faut déplacer le démon. Il faut le déplacer quelque part de visible, car si vous ne le faites pas, le peuple national haïtien va découvrir que le véritable responsable caché derrière ses déboires est en général une grande puissance. Et il faudra à ce moment-là contrer les agissements de cette grande puissance. Le combat d’un peuple national ne peut être mené et gagné que par l’ensemble des catégories sociales qui sont victimes de l’injustice politique, économique et financière. »

Marcel Gilbert évoquait subtilement les conditions subjectives et objectives de matérialisation d’un mouvement de lutte révolutionnaire. Les propos du professeur renvoient aussi à la nécessité incontournable de cette prise de conscience collective pour penser, dresser et imposer le plan de l’édifice du changement. Les masses ont besoin de préparation idéologique pour être en mesure d’épouser véritablement une « cause » de révolution sociale, économique et politique.

Robert Lodimus

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Notes et références

[1] Michael T. Ward, L’utilité de placer Haïti sous tutelle internationale, article publié dans Revue Militaire Canada (RMC).

[2] Extrait de Beaubrun Ardouin repris par Lesly Péan dans sa série : Haïti-Histoire : De Vertières à ce jour en passant par le Pont Rouge.

[3] Johanne Althusius, La politique, exposée de façon méthodique, et illustrée par des exemples sacrés et profanes…

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