Haïti : les habitants en grève contre l’insécurité, au sommet de leurs problèmes: Interview de Frédéric Thomas

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Frédéric Thomas

Dix-sept missionnaires nord-américains ont été enlevés par un gang ce 16 octobre en Haïti. Deux jours après, les Haïtiens entamaient une grève générale pour exprimer leur ras-le-bol de l’insécurité. Selon le spécialiste d’Haïti Frédéric Thomas (Centre tricontinental), ces événements mettent en lumière une situation socioéconomique et politique très dégradée.

Les routes risquent de rester bloquées encore quelques temps en Haïti. Ce 18 octobre, les habitants de l’île caribéenne ont entamé une grève générale illimitée, pour protester contre l’insécurité. Les Haïtiens exigent que l’État prenne ses responsabilités. La situation sécuritaire est de plus en plus incertaine depuis l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse début juillet.

Selon le chercheur au Centre tricontinental (CETRI) à Louvain, spécialiste d’Haïti Frédéric Thomas, l’insécurité est au sommet d’une pyramide de problèmes structurels au sein du pays.

TV5MONDE : Que montrent ces enlèvements et grèves de la situation en Haïti ?

Frédéric Thomas : Cela démontre une dégradation généralisée. On en parle à l’heure actuelle du fait de l’enlèvement collectif d’étrangers, mais c’est la réalité quotidienne d’une grande partie de la population haïtienne, surtout dans la capitale à Port-au-Prince. Il n’y a plus aucune liberté de mouvement. Lorsqu’une personne se déplace, elle le fait toujours avec la crainte d’être agressée, enlevée et séquestrée.

Cet enlèvement met vraiment en exergue le décalage entre la manière dont est discutée la situation en Haïti à l’international.

Par ailleurs, cet enlèvement survient dans un contexte particulier : quelques jours après une visite de hauts-fonctionnaires des États-Unis, au lendemain d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela met vraiment en exergue le décalage entre la manière dont est discutée la situation en Haïti à l’international, mais plus spécifiquement aux États-Unis et la situation sur place. On peut voir cet enlèvement comme un camouflé de la politique américaine et l’alignement de la politique internationale derrière-elle.

TV5MONDE : L’enlèvement des 17 missionnaires aurait été commis par le gang des « 400 Mawozo ». Ce n’est pas la première fois qu’ils agissent de la sorte. Pourquoi ?

Frédéric Thomas : Ils enlèvent essentiellement des Haïtiens. Leur mode opératoire est un peu particulier. Ils n’hésitent pas à recourir à des enlèvements massifs d’une dizaine ou plus de personnes. Ils opèrent aussi sur un axe routier important, reliant Port-au-Prince à la République Dominicaine.

Les enlèvements constituent leurs principales sources de revenus. Cela explique pourquoi ils en font autant. Et lorsqu’ils touchent à des étrangers, cela a un écho médiatique important.

TV5MONDE : Que dire de la corruption dans le pays ?

Frédéric Thomas : Je pense que la dégradation sécuritaire prends ses racines dans une crise politique et socioéconomique qui ne cesse de ce creuser. Elle alimente d’elle-même l’insécurité, qui elle-même s’accroît en raison de l’impunité généralisée. Celle-ci existe à cause des bandes armées mais aussi aux liens et complicités dont elles bénécifient au sein de l’État.

L’insécurité actuelle constitue un peu le sommet d’un ensemble de problèmes qui trouvent ses racines dans une situation socioéconomique et politique.

On se focalise sur le problème sécuritaire. Mais il ne peut pas être réglé tant que l’impunité, la corruption seront-là. La classe politique est entièrement tournée vers ses propres intérêts, vers ses propres relations internationales et pas vers l’action pour les besoins de la population. L’insécurité actuelle constitue un peu le sommet d’un ensemble de problèmes qui trouvent ses racines dans une situation socioéconomique et politique.

TV5MONDE : Quelles sont les attentes des Haïtiens à travers cette grève ?

Frédéric Thomas : Il me semble que la grève avait été annoncée quelques jours avant l’enlèvement des missionnaires américains et canadiens. C’est le signe d’un ras-le-bol. La population est face à une situation intenable, sans aucun appui de l’État ni des autorités publiques. C’est une nouvelle manière de montrer leur difficulté de vivre et leur opposition à cette complicité de l’État avec ces bandes armées.

C’est véritablement le signe que ces personnes se sentent complètement abandonnées.

Cette grève devait initialement durer deux jours. Mais une grève des transporteurs pétroliers est désormais annoncée à partir d’aujourd’hui. C’est véritablement le signe que ces personnes se sentent complètement abandonnées. Elles n’ont pas d’autres recours que d’essayer une nouvelle fois de tirer la sonnette d’alarme pour que les choses changent.

Cetri 21 octobre 2021

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