Haïti face au Coronavirus, la propagande sanitaire des politiques ! (3)

(3e partie)

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Les seaux de Gracia Delva : rien n’a été fait au hasard ou du moins tout se fait dans un but précis : attirer la sympathie, l’appréciation et l’adhésion de la population.

La trêve politique forcée imposée par la pandémie du virus Covid-19 n’a pas empêché les hommes politiques haïtiens d’être très actifs sur le terrain sanitaire. Comme lors des élections générales de 2016 interrompues provisoirement par les autorités pour cause de l’ouragan Matthew, les candidats ne s’étaient pas gênés de continuer la campagne de manière déguisée prétextant qu’ils volaient au secours des sinistrés dans les départements touchés par le cataclysme.

Jovenel Moïse, aujourd’hui Président de la République, en sait quelque chose. Il  est l’un, sinon le premier grand bénéficiaire de cette catastrophe naturelle. En cette année 2020, avec la propagation du Coronavirus à travers le pays, on assiste au même phénomène.  Les hommes politiques ou devait-on dire les politiciens, sous couvert de prodiguer les bons conseils et de donner des matériels sanitaires à la population pour se protéger contre la maladie, s’emparent totalement et sans scrupule de l’espace médiatique afin que leurs actions soient vues et connues de tout le pays.

Mais, on peut déjà dire que dans cette course effrénée contre ce qu’on peut appeler la propagande sanitaire, Jovenel Moïse, encore lui, part avec une bonne longueur d’avance dans la mesure où, aujourd’hui comme en 2016 d’ailleurs, c’est lui qui détient le cordon de la bourse. Comme dit un leader de l’opposition, « Ah ce bonhomme a vraiment de la chance avec la politique ». Candidat, en effet en 2016, Jovenel Moïse rassemblait autour de sa candidature les plus grosses fortunes du microcosme économique du pays. Cela part de l’homme d’affaires Réginald Boulos à Ti Tony (Thony Benett) en passant par Abdallah et Eddy Deeb du Groupe Deka, etc, sans compter les grandes banques commerciales de la place, tous faisaient front commun derrière lui en lui apportant argent et soutien matériel pour parcourir le pays dans ce qu’on a appelé à l’époque : la campagne humanitaire après le passage du cyclone.

Aucun des onze autres principaux candidats ne pouvait rivaliser avec lui. Les Jean-Charles Moïse, Jude Célestin ou encore Maryse Narcisse faisaient pâle figure avec leurs maigres moyens devant l’abondance et l’opulence dont Jovenel Moïse pouvait couvrir les victimes de Matthew. La lutte était inégale. La victoire à ce scrutin présidentiel était quasi-certaine pour l’homme de la banane (Nèg bannann nan). Cette année, avec le Coronavirus, l’histoire semble se répéter mais peut-être avec des résultats différents au moment décisif, c’est-à-dire à l’heure des prochaines joutes électorales dans une année. Avec les moyens dont il dispose en tant que Président de la République, Jovenel Moïse fait tout ce qu’il peut pour donner l’impression qu’il assure, en tout cas, qu’il arrive avec l’appareil gouvernemental à éviter le pire au pays. Il veut démontrer qu’il peut écarter une catastrophe sanitaire au pays. Le chef de l’Etat prend tellement de décisions et de mesures relatives au Covid-19 que même la plupart des responsables sanitaires crient au cafouillage.

Les seaux de la présidence

La preuve de cette grande confusion au niveau de l’exécutif a été celle d’oublier d’intégrer les professionnels de la pharmacie dans le Comité ou Cellule scientifique que le gouvernement a mis en place dans le cadre de la lutte contre le Coronavirus. Or, il se trouve qu’en dehors des médecins, des infirmières et du personnel médical en général, les pharmaciens jouent un rôle de premier plan dans cette guerre sanitaire. Constatant la grossière bévue des autorités politiques, l’Association des pharmaciens d’Haïti (APH) est vite montée au créneau et fait pression sur les autorités gouvernementales en vue d’intégrer des pharmaciens, des infirmières et des anthropologues dans ce Comité scientifique. Mais, la présidence de la République, si elle fait tout pour être remarqué dans cette course contre le Coronavirus, certes de bon cœur étant de sa responsabilité en tant que pouvoir public, elle le fait aussi avec des arrière-pensées politiques avec en ligne de mire les prochaines élections.

Si l’on regarde bien la façon dont les autorités se comportent sur le dossier, on s’aperçoit que rien n’a été fait au hasard ou du moins tout se fait dans un but précis : attirer la sympathie, l’appréciation et l’adhésion de la population et si possible clouer le bec à l’opposition. Là encore, on en revient avec le malheur de la population en 2016. A l’époque, la Fondation Rose & Blanc de la Première dame de l’époque, une certaine Sophia Saint-Rémy Martelly, avait distribué à tour de bras des commodités à la population frappée par la tempête. Cette année, pour le Coronavirus, c’est la nouvelle Première dame, Martine Moïse, qui a pris la relève avec ses œuvres caritatives. Dès la proclamation de l’Etat d’urgence sanitaire en Haïti, on a vu fleurir un peu partout et surtout dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans les quartiers défavorisés de la capitale une série de seaux ou (bokit) frappés du logo « Bureau de la Première dame de la République ». Ces matériels usuels destinés à transporter de l’eau pour le lavage des mains avec du savon, l’arme la plus efficace avec le confinement contre le Covid-19, sont un don, comme l’indique le logo, de Martine Moïse, l’épouse du chef de l’Etat. Personne n’est dupe ; cette opération n’est autre qu’une opération de propagande, sorte de campagne sanitaire tentant à prouver que le Président, ses proches et toute son équipe s’activent à venir en aide à la population la plus nécessiteuse.

Certainement, personne ne va cracher sur ce soutien aux plus pauvres en Haïti de la part de l’épouse du Président de la République. Mais, si l’on regarde comment cela se fait ailleurs, l’on comprend tout de suite que cela n’a rien à voir avec chez nous. Dans le monde entier, les femmes des dirigeants politiques interviennent auprès des populations quand il y a une catastrophe quelconque. Mais jamais elles n’osent s’identifier ou associer l’image de leurs époux aux œuvres caritatives qu’elles entreprennent. On ne va pas voir s’afficher fièrement sur des sacs ou des seaux destinés à la population, des ustensiles destinés à la distribution, l’armoirie de l’Etat ou l’emblème de la nation. En Haïti, cela est une tradition bien avant les Martelly et les Moïse. Les épouses des chefs d’Etat se servent des deniers publics pour mener la propagande politique au profit de leur mari au Palais national alors même qu’elles n’ont aucun statut officiel, donc aucun budget ou ligne de crédit public ne leur est attribué.

Et cela n’étonne point les observateurs politiques. Il suffit d’une simple manifestation contre le pouvoir pour que la population détruise ou brûle ces produits qui leur sont destinés comme on l’a vu la semaine dernière dans la capitale avec la destruction d’une bonne partie des fameux seaux de Martine Moïse. Autre cas de figure qui illustre l’intérêt politique caché du gouvernement au cours de ces dernières semaines même avec la propagation de la maladie. On n’est pas le seul à être frappé par la décision des autorités de laisser ouverts les bureaux de l’Office National d’Identité (ONI), l’organisme public chargé de délivrer les Cartes d’Identité Nationale (CIN) qui servent aussi de Cartes électorales. Pour plus d’un, c’est un scandale et même criminel de permettre aux gens de venir dans ces bureaux soi-disant pour retirer leurs cartes ou pour en faire la demande. Les gens s’empilent comme des sardines devant ces bureaux où pourtant rien ne presse vu la priorité de l’heure.  Bien entendu, il faut que toute la population en âge de voter ou majeure ait sa carte d’identité.

Mais, on peut se demander quelle urgence il peut y avoir pour que les autorités puissent laisser ouverts ces bureaux en cette période de pandémie où, d’ailleurs, le Président de la République vient de décréter l’Etat d’urgence sanitaire sur tout le territoire national ? Il n’y a aucune explication valable ni raison urgente pour qu’en période de confinement où toutes les autorités appellent les gens à rester à la maison la population vienne s’entasser devant les Centres de l’ONI qui, même en temps normale, ne se presse pas pour que les gens obtiennent cette carte. C’est un non sens. Une décision en contradiction la plus totale avec l‘appel des autorités sanitaires et les décisions des pouvoirs publics. En avril 2020, il n’y a aucun scrutin en perspective, donc aucune urgence pour que ces malheureux viennent s’agglutiner sous un soleil de plomb épaule contre épaule et bouche contre bouche sans masque ni aucune protection la plus élémentaire juste pour retirer une carte.

Dans cette démarche, il n’y a rien de civisme, mais d’irresponsable de la part des autorités, principalement du Président de la République qui, pourtant, tente de se présenter comme un chef de guerre face au Coronavirus. Forcément, il y a un intérêt politique dans cette décision de laisser ouverts les Centres de l’ONI qui, à notre connaissance, ne fait pas partie des intérêts vitaux de la nation et ne contribue pas non plus à la survie de l’économie du pays.

(A suivre)

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