
(Première partie)
Durant son passage à la manière d’un Ovni à la tête du gouvernement intérimaire sous le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), l’ex-Premier ministre Garry Conille avait tenté, lui aussi, de se lancer sur les voies de ses prédécesseurs qui ont voulu laisser ou ont laissé leur nom dans l’histoire du Conseil Électoral Provisoire (CEP). Il avait même visité les locaux de l’institution à Pétion-ville nourrissant l’espoir qu’il allait redémarrer la machine électorale en arrêt depuis les dernières élections de 2016. Car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cet organisme, bien qu’il soit toujours provisoire et moribond après près de dix années sans organiser le moindre scrutin, dispose de bureaux et même, paraît-il, d’un personnel qui travaille tous les jours sous l’autorité d’un Directeur général, Max Délice, tandis que l’État paie le salaire de tout ce beau monde depuis des années.
Plus on est de fous, plus on s’amuse ! Mais, le pauvre Garry Conille sera vite remercié par Leslie Voltaire, un Conseiller-Présidentiel rancunier. Il n’aura pas eu la chance d’inscrire son nom au bas de la liste des chefs de gouvernement qui ont eu le privilège et l’honneur d’organiser un scrutin présidentiel contesté en Haïti. Car, depuis l’origine de cet organisme en 1987, il n’y a pas une seule élection qui n’a pas été contestée et brocardée par les vaincus. Après le limogeage de Conille, le Conseil Présidentiel de Transition, à travers son nouveau chef de gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, a repris l’affaire en main. Très remuant sur le dossier, après un timide démarrage du processus sous la présidence de Edgard Leblanc Fils, Leslie Voltaire, son successeur à la tête du CPT, devait relancer à plein régime la machine électorale avec un nouveau Conseil. Il pensait aller vite, très vite, espérant même faire mieux que Jovenel Moïse et réussir là où Ariel Henry avait échoué.
Pour le coup, il a pu sauver les meubles et marquer un point sur l’échiquier en formant un Conseil Électoral Provisoire plus que contesté par la quasi-totalité des acteurs politiques et n’ayant aucune chance d’organiser quoi que ce soit, bien que le CPT et ses soutiens parlent d’un référendum pour le mois de mai prochain. En vérité, ce CEP provisoire est à l’image des précédents, notamment celui de Jovenel Moïse. Certes, il est constitué, installé et hérite le projet de Jovenel : celui d’organiser un référendum sur la nouvelle Constitution et de procéder à des élections générales pour remplacer les autorités en place, pour certaines, installées depuis 2016. En réalité, la longévité et la réussite de ce nouveau CEP, tout comme il était pour celui de Jovenel, dépend de la survie d’un Conseil Présidentiel de Transition qui est en train de creuser sa propre tombe tant il est inefficace et incapable d’apporter la moindre solution aux multiples problèmes du pays, entre autres, l’insécurité dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, en passe de tomber totalement aux mains des groupes armés.
Pour comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent les autorités de la Transition avec le processus électoral et l’ouverture d’une nouvelle saga électorale, nous vous proposons une nouvelle chronique sur cette thématique. L’on va reprendre le chemin qui a conduit à la formation du Conseil Électoral Provisoire (CEP) par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) jusqu’à sa probable dissolution ou pourquoi pas jusqu’à la réussite de son objectif qui demeure l’organisation des élections générales en Haïti en moins d’un an dans le contexte de l’insécurité où nous en sommes, ce qui sera non pas un exploit mais plutôt un miracle.
Lors de la visite très médiatisée du Premier ministre Garry Conille à l’organisme électoral à Pétion-ville le mardi 18 juin 2024, celui-ci avait consenti qu’il fallait un consensus avec tous les acteurs politiques pour relancer au plus vite un CEP consensuel en déclarant « Nous avions pris l’engagement d’avancer vers l’organisation d’élections honnêtes et crédibles. Nous allons certainement devoir construire un consensus national sur la manière de faire. Il est absolument nécessaire de doter le pays d’élus au plus vite. Par cette visite nous voulons envoyer un signal clair sur l’importance du CEP et son bon fonctionnement.

Nous allons mener des consultations afin de nous assurer que les partis politiques, les électeurs et tous les maillons du système soient bien impliqués dans le processus. Nous allons nous assurer que le CEP dispose des moyens adéquats afin de faire un travail de qualité, et que la population soit en confiance. C’est pour cela que je viens ici de très tôt. Il faut commencer à aborder les problèmes et en chercher des solutions immédiatement. » On se souvient que cette brève visite avait été bien accueillie par tous les employés du siège qui étaient aux anges. Du Directeur général du CEP, Max Délice, au Directeur des opérations électorales au sein de l’institution, Lemaire Honorat, tout le monde félicitait et remerciait le locataire de la Primature pour cette visite inattendue d’un Garry Conille à ce moment au fait de son pouvoir avant son éviction brutale, par le CPT. « Nous sommes heureux de vous recevoir aujourd’hui monsieur le Premier ministre. Cette visite tombe à point nommé puisqu’il est indispensable d’organiser des élections dans le pays, dépourvu d’élus depuis plusieurs années » s’enthousiasmait Lemaire Honorat tout enchanté devant Conille.
Mais, devant l’euphorie des employés, certains de la classe politique avaient oublié ou n’avaient pas entendu les déclarations très censées quelques jours plus tôt, justement du Directeur général du CEP, Max Délice sur Magik9. Ignorant sans doute qu’une visite officielle était dans les tuyaux à la Primature, Max Délice avait délivré un verdict d’expert à tous ceux qui prétendent organiser des élections dans la précipitation et surtout dans ce contexte d’insécurité sans précédent en Haïti. Dans son intervention le jeudi 13 juin 2024, soit cinq jours avant le déplacement du Premier ministre Conille dans les locaux du CEP, Délice faisait un résumé de la situation au sein de son institution et soulignait les complications existant dans cette conjoncture pour la réalisation d’un tel projet. Comme un avertissement, le Directeur général du CEP avançait ceci « Nous les techniciens du CEP, on a fait des réflexions sur le cadre légal et sur ses irritants, posé la problématique de la liste électorale avec les milliers d’électeurs déplacés ou tout simplement qui ont quitté le pays à la recherche de cieux plus cléments.
Malgré tout, pour réaliser des élections dans ce contexte il faudra beaucoup de volonté. En effet, les partenaires essentiels au processus sont les partis politiques et la Société civile. Ce processus qui va être court et exigera d’aller vite ne sera pas facile. Dans les conditions optimales de sécurité, le Conseil Électoral Provisoire a besoin de 180 à 200 jours pour réaliser des élections. En termes de respect de l’échéancier du processus, cela dépendra des nouveaux Conseillers électoraux, de s’ils sont conscients de l’ampleur de la situation. La réalisation des élections dépendra de qui sont les Conseillers électoraux, leur compréhension de la situation, comment ils vont aborder la question électorale. Pour avoir des élus au 7 février 2026, on n’a pas de marge d’erreur. On n’a pas de place pour les amateurs. Il nous faut des Conseillers compétents et qui ont de la volonté pour avancer ».
Dans ce court extrait, tout ou presque est dit compte tenu de la réalité du terrain et des acteurs en présence y compris les gangs armés. C’est même une mise en garde pour dire aux décideurs gouvernementaux que ce ne sera pas chose facile face aux défis qui les attendent.
Comme un signe d’accompagnement des autorités politiques dans leur démarche, pratiquement toutes les institutions ayant un rapport quelconque avec le processus électoral s’étaient mises à communiquer sur la question. Elles faisaient corps avec le gouvernement de Garry Conille pour avancer main dans la main avec le dossier des élections et encourager la formation d’un nouveau Conseil Électoral au plus vite compte tenu le délai et les enjeux politiques pour les uns et les autres dans cette affaire. Après les responsables des infrastructures de l’organisme électoral qui ont fait une sorte d’inventaire de ce qui reste et comment cela pourrait avancer et la visite du Premier ministre qui pensait prendre la main sur le dossier aux dépens de la présidence collégiale, ce fut le tour d’une autre institution clé dans ce processus de monter au créneau. Il s’agit de l’Office National d’Identification (ONI).
Cet organisme, en Haïti, est incontournable dès qu’il s’agit de lancer un processus électoral national et officiel. C’est lui qui est chargé de délivrer la fameuse et indispensable Carte d’Identification Nationale (CIN). Ce « sésame » est indispensable pour toute transaction privée ou publique sur l’ensemble du territoire national. Comme Haïti est le pays où l’on ne fait rien comme ailleurs, cette Carte sert non seulement de document officiel pour toutes transactions dans la vie de tous les jours, entre autres questions administratives, mais elle joue aussi le rôle de Carte électorale. D’où son importance capitale non seulement en temps de paix si on ose le dire, mais aussi en temps de guerre, c’est-à-dire, au moment des élections. Car, dans ce pays, tout processus électoral est équivalent à une ouverture d’hostilités entre le pouvoir en place quel qu’il soit et le reste des acteurs sociopolitiques. Or, il se trouve que pour avoir cette appréciable pièce d’identité en Haïti, cela relève de parcours de combattant dans la capitale comme en province.
Nous sommes bien placés pour en parler pour avoir été témoins plus d’une fois de demande d’argent par des raquetteurs, des soi-disant sous-traitants travaillant pour un complice qui lui travaille effectivement à l’intérieur d’un Bureau ou d’un Centre où l’on reçoit les demandes et délivre les fameuses Cartes d’indentification Nationale tant se la procurer est compliqué. Nous disons donc, l’ONI, deux jours après, était rentré dans le jeu sur Magik9 pour faire entendre sa musique en veillant bien à s’accorder avec celle du pouvoir, notamment celle de Garry Conille à ce moment l’homme fort d’Haïti, en tout cas, ce que certains pensaient. Bien qu’il soit vrai, l’intéressé faisait tout pour laisser croire à cette approche. Le jeudi 20 juin 2024, c’est le Directeur général de l’ONI, Reynold Guerrier, qui était interviewé par la radio. Lors de son entretien, il s’est expliqué longuement sur le processus de demande, de fabrication et de distribution d’une CIN par son institution. Il a même profité pour lancer un appel à la population, particulièrement les milliers et milliers de citoyens victimes de faux employés de l’ONI de porter plainte ou d’alerter la police.
En tout cas, selon Reynold Guerrier, son organisme travaille d’arrache-pied pour être au rendez-vous et prêt à satisfaire toutes les demandes au cours du processus. Pour confirmer ses dires, le Directeur de l’Office National d’Identification faisait beaucoup d’annonces tout en relevant que « L’ONI a enregistré un total de 5,9 millions de citoyens haïtiens, parmi lesquels on compte trois millions de femmes et 2,9 millions d’hommes. En ce qui concerne la distribution des Cartes d’Identification Nationale, l’ONI a réussi à distribuer 5,3 millions de Cartes. Cependant, il reste encore 500 000 cartes à distribuer. Ce défi persistant est principalement dû à la complexité logistique et aux déplacements massifs qui ont eu lieu lors des enregistrements initiaux. Beaucoup de citoyens ne savent pas dans quel Centre retirer leur carte, ce qui a entraîné des difficultés supplémentaires.
Bien que le service d’émission des Cartes soit gratuit pour les citoyens, l’État dépense environ 10 dollars américains pour chaque Carte imprimée. Avec des agents sur le terrain chargés de récupérer les Cartes perdues et de les redistribuer, l’ONI cherche à minimiser les dépenses liées à la réimpression et à maximiser l’efficacité de la distribution. Je réaffirme que la Carte est gratuite. J’encourage les citoyens à dénoncer toute tentative de fraude. Nous demandons à toutes les personnes confrontées à cette exigence illégale de signaler les fraudeurs afin que l’institution puisse prendre les mesures appropriées. » Avec ces sorties intéressées dans la presse des acteurs étatiques, les observateurs politiques et surtout les membres des Parties prenantes qui ont constitué, avec l’accord de la CARICOM, le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et la nomination du successeur de l’ex-Premier ministre Ariel Henry, toujours selon les vœux de la Communauté internationale, s’attendaient, dans les jours qui suivent, à la formation du CEP. Surtout le délai imparti par l’Accord du 3 avril 2024 arrivait presque à échéance. En effet, d’après ce qui a été prévu dans ledit accord, l’article 14 stipule que :
« Le Conseil Présidentiel nomme et publie la liste des membres composant le Conseil Électoral Provisoire dans l’esprit de la Constitution de 1987 dans un délai ne dépassant pas 60 jours, à compter de la date de l’installation du gouvernement. Les neuf secteurs concernés par la formation du CEP sont : le Secteur vodou ; la Conférence Épiscopale d’Haïti ; les Cultes réformés ; le Conseil de l’Université ; les Organismes de défense des droits humains ; les Associations des journalistes ; les Associations de défense des droits des femmes ; les Associations des paysans et le Secteur syndical ». Toujours d’après cet Accord du 3 avril 2024 tenant lieu de Pacte entre tous les protagonistes de la Transition, il est écrit au même article 14 que : « Le Conseil Électoral Provisoire sera chargé de l’évaluation de l’institution électorale, du système électoral, des ressources humaines et matérielles, du découpage électoral, du système d’inscription, de vote et des registres électoraux.
En concertation avec l’Office National d’Identification (ONI), le CEP procèdera à l’évaluation des documents d’identité. Les résultats de ces évaluations seront rendus publics. » Enfin, pour être complet et cohérent dans leur vision à rétablir les institutions dans le cadre du processus électoral, les signataires du document avaient indiqué dans l’article 16 de l’Accord : « Qu’à l’issue du processus de révision constitutionnelle, et conformément aux recommandations du Conseil National de Sécurité, le Conseil Électoral Provisoire, en concertation avec les partis politiques et les acteurs de la Société civile, procédera à la préparation du décret et du calendrier électoral.» Bref, tout était préparé dans les règles de l’art, si l’on peut dire, par les Parties prenantes, ce qui avait soulevé un certain enthousiasme du côté de la plupart des entités politiques, il faut le reconnaître. Même si la formule d’un Exécutif collégial de 9 membres avec une présidence tournante avec pas moins de quatre Coordonnateurs sur neuf Conseillers n’a jamais fait l’unanimité au sein des acteurs politiques ni auprès de la population d’ailleurs. (A suivre)
C.C