De la diaspora: Lettre ouverte à Haїti

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Par Guerdy Jacques Préval

Depuis les temps immémoriaux, les citoyens ont toujours voulu que leur pays natal projette une image positive au regard de la perception que les autres peuvent en avoir. Les Haïtiens de la diaspora ressentent parfois un sentiment de honte face au comportement indésirable des élites de leur pays d’origine, en particulier de certains personnages qui ont pignon sur rue, tant sur le plan social que politique, et qui pensent avoir le droit de tout mépriser, d’invectiver publiquement vieux, grands et petits, sans la moindre empathie pour les membres la société haïtienne. Au lieu d’éduquer, d’instruire, de transmettre leurs connaissances à la nouvelle génération afin de la préparer à jouer leurs rôles d’adultes responsables de demain. Au lieu de prendre des décisions conséquentes, afin de corriger la culture de la corruption logée dans toutes les strates de la société, dont les coupables restent impunis, contrairement à ce qui se passe au niveau international.

En Haïti, on se la coule douce, à la faveur du principe : « Vòlè Leta pa vòlè. Se Bouki, se nèg ak nègès sòt ki fè lekontrè. » (Piller l’État n’est pas voler. S’abstenir de le faire, c’est signe de sottise.) A ce propos, on ne peut certes demander à la nature humaine d’être infaillible. Comme l’écrivait Joseph Joubert : « C’est demander du vent qui n’ait point de mobilité. » Mais on peut, on doit tendre à l’améliorer. Dans ce cas précis, cela reviendrait à travailler au progrès matériel et moral d’une nation, dont tous les enfants, ceux de l’intérieur comme ceux de la diaspora, seraient fiers à bon escient.

Le pays qu’on a quitté nous avait appris le respect de soi et envers les autres, un respect axé sur des valeurs morales, spirituelles et esthétiques. La famille, tout comme le voisinage, était une valeur très importante. Pour la société, des quartiers, des villages et des faubourgs, les notables, c’étaient nos Griots. Nous étions façonnés à leur attitude irréprochable qui était communiquée dans des récits, incorporée à des mythes et légendes. Ils avaient une relation saine avec notre histoire, notre terre, notre drapeau, nos ancêtres. Ils croyaient à l’honneur et au progrès. C’étaient les dépositaires sacrés de nos traditions culturelles.  Ils avaient le respect et l’admiration des plus jeunes.

Aujourd’hui, on a l’impression, à travers les nouvelles qui nous viennent d’Haïti, du non respect généralisé des traditions, d’une perte de la valeur de réflexion, de la conscience de soi, des particularités qui ont fait de nous le peuple que nous sommes, en un mot de la perte globale de notre identité nationale. Le pays semble formé d’un corps social inerte, , accablé de chagrin, anéanti et muet qui accepte une absence absolue de tout droit, et qui se demande quand finira sa captivité. Une société qui n’a plus de conscience d’elle-même, au regard des pratiques sociales non conventionnelles.

Ces données valident le regard dédaigneux, dans les pays d’accueil, des autres immigrants sur la diaspora haïtienne. Ils s’interrogent sur le rôle de l’État haïtien en matière de moralité. Ils ont l’impression que la majorité de ses dirigeants sont des matérialistes qui n’ont pas la volonté de consacrer le peu de richesse de la nation, s’il en reste, à aider les plus démunis, à empêcher les jeunes de laisser le pays en si grand nombre. Ils se demandent où est passée l’idéologie unitaire que la Révolution haïtienne du 18 novembre 1803 avait offerte comme modèle à suivre à la communauté internationale.

Leur questionnement s’appuie principalement sur des données recueillies à travers la presse, qui leur rapporte que bien de nos compatriotes ont peur de s’afficher, de prendre position. Ces gens-là ont failli à leur mission de citoyens, en restant inactifs face à tous ceux qui enfreignent le droit fondamental du peuple haïtien, la tradition du respect des autres et du bien public. En cherchant leur paix d’esprit, ils renoncent en réalité à leurs droits.

Dans cette situation, les politiques jouent un rôle capital, tout comme la société civile. En principe, « opposée au domaine de l’étatique ou du politique, comme au marché », selon le mot de François-Bernard Huyghe, la société civile est prise en otage par des hommes véreux, qui se l’a appropriée comme une organisation personnelle. Ses porte-paroles ne sont pas, en cela, différents de certains syndicalistes, journalistes, propriétaires de médias, intellectuels réputés, membres d’organisations culturelles, de mouvements de droits humains, de partis politiques ; en fait, des antinationaux laveurs de cerveaux. Ces laveurs de cerveaux font partie de mouvements religieux pervers, de la bourgeoisie compradore ou autres entités, qui évoquent leur nationalisme à leur seul profit, et se contentent non seulement de répondre à leurs propres besoins de s’enrichir, mais aussi à la mise en place d’un projet politique limpide qui va au-delà de la perpétuation de la perte de notre souveraineté. Ces mouvements ne sont pas sans rappeler certains groupuscules au temps de la colonie, dont les actions politiques ne visaient qu’à perpétuer leurs intérêts, ceux des anciennes puissances colonisatrices et leurs suppôts. Ils sont comme Jean-Baptiste Conzé, qui n’avait pas hésité à livrer Charlemagne Péralte à l’occupant états-unien : sans attache, la trahison dans le sang. Ils conspirent par nature contre l’identité nationale.

À cet effet, nous exhortons nos frères et sœurs, compatriotes vivant en Haïti, à faire le maximum d’efforts pour sortir de cette spirale négative et, par la même occasion, nous donner une chance, à nous de la diaspora, pour que les citoyens du pays d’accueil et ceux qui viennent d’ailleurs aient une autre perception de notre pays. Ce sera un honneur et une fierté, surtout pour nos enfants nés en terre étrangère et qui souffrent énormément de ces critiques.

 

Guerdy Jacques Préval                                                                                                  Écomuséologue                                                                                                            Montréal

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