Conseil Présidentiel de Transition, histoire d’une création (3)

(3e partie)

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Dominique Dupuy, la Représentante de la République d’Haïti à l’UNESCO

Si la désignation de la plupart des 9 membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) dont 2 membres observateurs sans droit de vote se déroulait plus ou moins dans le calme, pour certains cela a été une vraie épreuve de force. Au sein de EDE/RED et Compromis historique, en effet, l’on a assisté à un véritable chassé-croisé de personnalités qui n’a duré que « l’espace d’un cillement », pour parler comme l’auteur du roman éponyme de l’écrivain Jacques Stephen Alexis.

Pour le parti de l’ancien Premier ministre de Jovenel Moïse, Claude Joseph, et de ses amis les jovenelistes de RED, notamment, Renald Luberice, ancien Secrétaire général de la présidence sous Jovenel Moïse, cela a été plus compliqué que prévu, puisqu’ils ont dû essayer avec plusieurs personnalités.

Dans un premier temps, cette coalition de partis avait fait le choix d’une femme pour la représenter au CPT. Il s’agit de Mme Marie Ghislaine Monpremier, ex-ministre à la Condition féminine. Sans comprendre ce qui s’est réellement passé, on avait appris qu’elle n’était plus dans la course et ce sans vraiment d’explications de la part des responsables de ces formations politiques. Mais, très vite, les dirigeants de EDE/RED et Compromis historique ont jeté leur dévolu sur une autre femme, mais à dix milles kilomètres de Port-au-Prince. C’est une diplomate et, curieusement, en activité et en poste à Paris. Elle s’appelle Dominique Dupuy. Elle est la Représentante de la République d’Haïti à l’UNESCO.

« Nous avons désigné maintenant Dominique Dupuy pour nous représenter au Conseil. Nous l’avons contactée, elle a accepté, et nous avons envoyé son nom à la CARICOM » disaient les dirigeants de cette coalition dans la presse. Choix surprenant s’il en est un dans la mesure où Dominique Dupuy, native du Cap-Haïtien, n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une vieille routière de la politique haïtienne, c’est-à-dire qu’elle ne connaît pas, comme les autres, le « Tout Port-au-Prince » politique qui pouvait soutenir sa candidature dans cet espace où se joue la prise du pouvoir exécutif en Haïti pour une durée approximative de deux ans.

Sans tarder, ceux qui l’avaient désignée et elle-même allaient regretter ce choix pourtant sorti de l’ordinaire. Les vétérans, les vieux routiers de la capitale ont vite trouvé la parade pour l’écarter. Motif évoqué, selon eux, elle est trop jeune d’après la Constitution de 1987, elle n’a que 34 ans. Quelle tromperie ! Quelle hypocrisie de la part de ces politiciens !  De quelle Constitution parlaient-ils, ces vieux briscards ? Une Constitution qu’ils s’amusent, au gré des besoins, à violer depuis le jour de sa ratification. Une Constitution, depuis l’assassinat du chef de l’Etat le 7 juillet 2021, avec laquelle ils font ce qu’ils veulent. Bref, exit Dominique Dupuy. Il fallait que les dirigeants de cette plateforme trouvent en catastrophe un ou une remplaçante. Finalement, ils se sont rabattus en urgence sur un ancien diplomate, Smith Augustin, ex-ambassadeur d’Haïti à Santo Domingo. Durant sa désignation, il jouait le rôle de Secrétaire ou Chargé de liaison du Conseil avec l’extérieur.

Ce groupe de parties prenantes est une alliance composée principalement de : EDE (Les Engagés pour le Développement), AAA (Ayiti An Aksyon), RDNP (Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes), RED (Plateforme Résistance Démocratique), Compromis Historique et alliés, et une trentaine de groupuscules. Après la série de chaise musicale chez Claude Joseph et ses alliés, venait le tour de l’Accord du 21 décembre, les alliés du Premier ministre Ariel Henry poussé à la démission, de se donner en spectacle avec pas moins de quatre prétendants en lice. La raison, depuis la chute du « Roi Henry », la division avait éclatée au grand jour au sein de ce groupe. Certains reprochaient aux autres d’être les responsables de la débâcle et de l’humiliation subies par Ariel Henry dans cette affaire. Trois groupes antagoniques faisaient face. Dès l’ouverture du processus, un premier groupe minoritaire avait jeté son dévolu sur l’ancien ministre de l’Education nationale, Charles Tardieu, l’un des concepteurs des Accord du 11 septembre et du 21 décembre.

Très proche de la ligne modérée, il a été sans commune mesure contesté par les deux autres groupes. Ensuite, il y avait le camp de maitre André Michel qui se faisait discret dans le dossier de la désignation d’un représentant au CPT tout en restant néanmoins actif en coulisse. Etant majoritaire depuis toujours derrière le chef de la transition, ce groupe comprend, entre autres, André Michel, Marjorie Michel, (SPD), Sorel Jacinthe (INITE) et Edmonde Supplice Beauzile (Fusion). Ce sont eux qui incarnaient la ligne dure de la transition, refusant tout partage du pouvoir avec les autres Accords et surtout pas d’exécutif bicéphale. Leur crédo : oui à l’ouverture du gouvernement, non au partage de la Primature ou de la présidence du Pouvoir exécutif. Comme il fallait respecter le délai de 48 heures de la CARICOM, une autre branche minoritaire conduite par le Groupe dit « Toutouni » mené par Pascal Adrien, Jorchemy Jean-Baptiste et l’ex-député de Mirebalais, Abel Descollines, avait profité de la confusion de la démission d’Ariel Henry et la vacance du pouvoir pour désigner, sans vraiment consulter les « durs » du 21 décembre, l’ex-député Vikerson Garnier et envoyer immédiatement son nom à la CARICOM.

Le Groupe « Toutouni » mené par Pascal Adrien, Jorchemy Jean-Baptiste…

Une sorte de coup d’Etat en douce que les Sorel Jacinthe, André Michel et consort n’ont pas du tout apprécié. Sans perdre de temps, ils vont organiser la contre-attaque. Dans un premier temps, ils répliquaient verbalement en disant que ce choix n’a pas été validé par l’Accord du 21 décembre qui poursuit ses consultations en vue de désigner son membre au Conseil Présidentiel de Transition. En second lieu, ils vont très rapidement doubler les minoritaires en sortant du placard un ancien Président de la Chambre des députés, Lévaillant Louis-Jeune, en le propulsant membre du CPT. Du coup, la cacophonie règne au sein du groupe qui vient à peine de perdre le pouvoir, d’ailleurs pas tout à fait dans la mesure où ce sont eux qui assument l’intérim avec Michel Patrick Boisvert, le ministre des Finances, en attendant la désignation officielle d’un nouveau Premier ministre à la Primature. Mais, là encore, c’était sous-estimer la capacité de nuisance des minoritaires au sein de l’Accord du 21 décembre. Ils estimaient qu’ils avaient trop souffert de l’arrogance des « durs » qui avaient tout fait pour les éloigner d’Ariel Henry et qu’ils sont pour beaucoup dans ce qui est arrivé.

Pour contrecarrer les visées hégémoniques du groupe dit majoritaire, le Groupe Toutouni s’est adressé directement à la CARICOM par courrier afin de s’opposer au choix de Lévaillant Louis-Jeune. Dans sa correspondante, le groupe conteste le droit d’André Michel et des autres de désigner quelqu’un au CPT. « Le groupe d’André Michel n’était pas autorisé à prendre la parole au nom de l’Accord du 21 décembre » écrivait-il. Mais, après une semaine de débats, de discussions et de luttes fratricides entre les trois groupes, une entente a finalement été trouvée pour s’asseoir sur ces trois choix sur lesquels aucun consensus n’a pu être trouvé. « Oui, c’est officiel. Levaillant Louis-Jeune et Vikerson Garnier, les deux candidats, se sont rencontrés et ont trouvé une entente sur Louis Gérald Gilles comme notre représentant au Conseil présidentiel » devait confirmer Sorel Jacinthe dans la presse le lundi 18 mars 2024. Entre-temps, la CARICOM avait compris qu’entre les acteurs haïtiens rien n’est simple. Il avait prolongé le délai de 48 heures à plusieurs reprises afin de permettre à chaque groupe de valider, par consensus, son membre avant de le nommer au CPT.

Décision utile et politique puisque rares sont les groupes chez lesquels les dirigeants caribéens ne relevaient pas de problème d’égo et d’intention absolue pour accaparer le pouvoir. En effet, avec plusieurs noms en lice auprès de la CARICOM, pour les mêmes groupes ou entités, les dirigeants de l’organisme régional s’étaient fait une raison. Ils demandaient à tous les acteurs de faire un dépassement de soi pour trouver un consensus et de revoir à la baisse leur ambition. Ainsi, les trois groupes de l’Accord du 21 décembre se sont mis d’accord pour désigner le Dr Louis Gérald Gilles, un ancien sénateur Lavalas, passé depuis longtemps au camp du PHTK version Michel Martelly, avec une petite formation dénommée NOULHA, pour être leur représentant au CPT. Avec ce choix qui semble satisfaire tout le monde au sein des amis et alliés d’Ariel Henry, la hache de guerre a été, parait-il, enterrée.

Chose plus surprenante, avec le soutien et l’appui de tous les groupes composant l’Accord du 21 décembre, entre autres, SDP, FUSION, Groupe Toutouni, NOULHA, INITE, Secteur économique, PHTK et divers autres secteurs privés, Dr Louis Gérard Gilles a failli devenir premier Président du Conseil Présidentiel de Transition. Après la pagaille à laquelle on a assisté dans le camp de l’Accord du 21 décembre et des proches de l’ancien locataire de la Primature, Ariel Henry, avec ces trois groupes distincts disputant le leadership de cette coalition, l’image qu’avaient envoyée ceux du Collectif du 30 janvier a surpris les observateurs tant elle était à l’opposé de celle des autres concurrents.

Pourtant, c’est de là qu’auraient dû venir les remous compte tenu de la provenance des partis et regroupements politiques composant ce Collectif. Or, c’est comme une lettre à La Poste, que les diverses organisations politiques se sont mises d’accord sur un nom, un seul, dès que la Communauté internationale avait lancé l’idée d’un exécutif collégial pour diriger Haïti dans cette phase de transition deuxième partie. Durant tout le processus de désignation des membres du Conseil Présidentiel de Transition, à aucun moment de la durée au sein du Collectif 30 janvier, on avait entendu une voix dire qu’elle se porterait sur une personnalité quelconque, et ce, en dépit des spéculations de la presse sur le nom d’Edgard Leblanc Fils. Tout se faisait en silence, dans la discrétion.

Ce qui est rare dans les organisations politiques, surtout en Haïti. Et particulièrement pour un regroupement de partis venus d’horizons différents. Le Collectif du 30 janvier est composé d’au moins une dizaine de partis, parmi les plus en vue : Mouvement Patriotique (Mopod), l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL), le Parti populaire Dessalinien, le Parti du Grand Rassemblement pour l’Évolution d’Haïti (GREH), la Ligue Alternative pour le Progrès et l’Émancipation Haïtienne (Lapeh), l’Union Nationale pour l’Intégration et la Réconciliation (UNIR-Haïti), le Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), etc. Coordonné par Liné Balthazar, Président du PHTK, l’ancien parti de Michel Martelly, ce vieux routier de la scène politique haïtienne a su jouer de son expérience et de sa stratégie pour contenir les ambitions des uns et des autres au sein du groupe durant plusieurs semaines afin d’obtenir le silence de tous jusqu’à la désignation officielle de l’ex-sénateur des Nippes, un vieux briscard de la politique haïtienne depuis des années, Edgard Leblanc Fils, ancien Président du Sénat et de l’Assemblée Nationale en tant que membre du Conseil Présidentiel de Transition.

Un coup de maître ! Pas une contestation, ni une voix discordante contre celui qui fut candidat malheureux à l’élection présidentielle au deuxième degré en 2016 face à son collègue, Jocelerme Privert. Edgard Leblanc Fils, certes, est un modéré. Il dirige l’OPL depuis le retrait volontaire du Pr Sauveur Pierre Etienne, à la tête de ce parti après les élections de 2016 et 2017, il aurait pu trouver sur son passage d’autres prétendants à la présidence dont le Collectif n’en manque pas. En plus de ce sans faute, il faut reconnaitre le talent d’organisateur de Liné Balthazar, qui, là encore dans un silence de statue, a mené, négocié et construit une majorité au sein du CPT jusqu’à hisser le représentant du Collectif 30 janvier au sommet en le faisant nommer Président du Conseil au nez et à la barbe du Dr Louis Gérald Gille, archi-favori de l’Accord du 21 décembre et bien entendu de Fritz Alphonse Jean de l’Accord du Montana, lui aussi bien placé pour décrocher la présidence du Conseil.

Le juge Emmanuel Vertilaire représentant du Parti Pitit Dessalines

La déception est encore plus grande chez les Montanais qui, depuis au moins deux ans, préparaient Fritz Alphonse Jean à occuper cette fonction, puisqu’ils l’avaient élu « Président » dans la perspective, justement, d’un exécutif bicéphale pour une Transition de rupture. Se faisant coiffer ainsi au poteau par un outsider, on comprend leur déception. Enfin, bouclons ce chapitre de désignation par l’inclassable et la girouette Jean Charles Moïse, leader du parti Pitit Dessalines qui a renversé le cœur de tout le monde avec une volte-face aussi inattendue que déroutante.

En effet, la surprise a été grande pour la République tout entière quand, sur les réseaux sociaux, l’ancien sénateur a fait passer un message annonçant qu’il allait désigner un membre au Conseil Présidentiel de Transition. Personne ne voulait croire à l’authenticité de l’information reprise par tous les médias. Les observateurs tout comme la population n’en revenaient pas puisque, la veille, Moïse Jean-Charles balayait d’un revers de main le projet de la CARICOM d’installer un CPT pour diriger le pays. Le 11 mars 2024, il déclarait ceci « Nous avons eu une réunion avec les dirigeants de la CARICOM le samedi 9 mars. Ce n’était pas une réunion pour avoir leur faveur. Nous avons révélé notre plan reposant sur un Conseil Présidentiel de trois membres. Nous ne sommes pas des insensés.

Nous avons renversé le gouvernement parce qu’il encourage le kidnapping, augmente le niveau de l’insécurité, un gouvernement corrompu. Je ne comprends pas comment la CARICOM peut nous proposer de nous asseoir avec les représentants de ce même gouvernement avec qui on avait refusé toute négociation. Nous avons la maturité politique, nous allons déjouer ce projet. Nous prendrons le destin de notre pays en main avec les autres leaders pour que notre Conseil Présidentiel de trois membres avance » claironnait dans les médias Moïse Jean Charles avant son spectaculaire revirement.

Rappelons que, dès l’annonce de la démission d’Ariel Henry, l’ex-Maire de Milot, en association avec son nouvel allié Guy Philippe, avait prétendu qu’il avait composé un Conseil Présidentiel de 3 membres dont un juge de la Cour de cassation en tant que Président pour gérer la transition jusqu’à l’élection d’un Président de la République. Il avait même publié la liste des 3 membres de son Conseil présidentiel : le juge Durin Junior Duret (Président), Guy Philippe (membre) et Françoise Saint-Vil Villier (membre). Mais, coup de théâtre! Sans même avertir son ami, Guy Philippe, paraît-il, Moïse Jean Charles annonçait avoir rejoint le processus de désignation des membres du Conseil Présidentiel de Transition.

Et il le fait à la demande d’un « grand pays », dont il tairait le nom, qui lui aurait demandé de débloquer la situation puisque les dirigeants de la CARICOM lui ont signifié que, par son refus d’intégrer le CPT, le Conseil des ministres haïtien n’a pas pu se réunir pour statuer et se prononcer sur le statut du Conseil Présidentiel de Transition. En évoquant ce mystérieux « grand pays » qui lui aurait demandé de rejoindre cette nouvelle instance qui devrait prendre en charge le pays, Moïse Jean-Charles sait pertinemment que tout le monde penserait automatiquement à la Russie dont il se vante être en relation avec les autorités. Dans la foulée, l’ancien candidat à la présidence d’Haïti annonça que son parti a répondu favorablement aux conseils de ce « grand pays » et qu’une organisation proche du parti Pitit Dessalines, le Réseau National des Paysans, avait désigné un homme de loi du Cap-Haïtien, le juge Emmanuel Vertilaire, pour représenter le Parti Pitit Dessalines dans cette nouvelle instance politique devant se charger de la gestion politique de la transition.

Ainsi, avec ce dernier arrivé dans le groupe, la Communauté internationale – la CARICOM – a atteint son premier objectif qui était, depuis longtemps : de rassembler tous les protagonistes de la crise et de la transition première partie dans un seul groupe. C’était le but premier de Washington dès le Tweet du Core Group en juillet 2021 qui avait confirmé Ariel Henry dans son rôle de Premier ministre et chef de la transition. L’on se rappelle que c’était la principale démarche de la CARICOM durant les différents séjours effectués par les émissaires qu’on appelait Groupe d’Éminentes Personnalités (GEP) de la CARICOM qui était composé des anciens Premiers ministres Dr Kenny D. Anthony (Sainte Lucie), Perry Christie (Bahamas) et Bruce Golding (Jamaïque).

(A suivre)

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