Abasourdi

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Le chef de l’État doit révoquer son Premier ministre ou le forcer à démissionner pour avoir outrageusement déclaré être « convaincu de l’inexistence de l’État », un affront au président lui-même.

C’est difficile, sinon impossible de dire avec précision quand exactement a-t-on lu, intériorisé tel mot pour la première fois. En l’occurrence, je ne me souviens pas de la première fois où j’ai fait connaissance avec le mot abasourdi. Pourtant, de Maurice Barrès j’ai souvenance d’avoir lu, en classe de philo : « Tant d’expériences si nombreuses et parfois contradictoires m’ont aidé à me retrouver tel que m’avaient fait ma famille et ma petite ville, tel que j’étais avant que l’immense bavardage du collège et de la vie m’eût étourdi, abasourdi, presque dénaturé. »

J’ai certainement vécu de nombreuses expériences, souvent cohérentes, « parfois contradictoires ». Qu’elles eussent été tellement contradictoires et qu’elles m’eussent abasourdi, alors là je ne m’en souviens pas. Le mot est sans doute resté enfoui dans ma mémoire, dans mon inconscient au point où j’ai pu l’avoir complètement oublié jusqu’au jour où un puissant, abasourdissant déclic s’est fait en moi qui m’a permis de refaire connaissance avec cet ami oublié.

Oui, il n’y a rien comme l’expérience vive au tranchant d’acier, à la dureté du silex. Elle vous illumine comme seul un grand coup d’éclair peut le faire. En effet, ce sont les propos choquants, déroutants, indécents, traumatisants, révoltants, scabreux, raboteux d’un Premier ministre qui m’ont laissé abasourdi au point où pendant ces deux ou trois dernières semaines j’ai eu du mal à rassembler mes idées, à me concentrer, à écrire. Vous savez, je suis de faible constitution… Je n’en reviens pas encore tant j’ai été secoué. Impensable ! Incroyable ! Inimaginable ! Invraisemblable ! Intolérable !

Entendre un Premier ministre dénigrer son propre gouvernement, dénigrer un de ses ministres, dénigrer l’État, comment n’ai-je pas pu être abasourdi, toudi ?

Il arrive que par un heureux hasard, une scabreuse conversation à huis clos, secrète, du Premier ministre Joseph Jouthe avec des membres de son entourage nous est parvenue dans toute sa crudité, dans toute sa brutalité, dans toute son insanité, dans toute sa monstruosité, dans toute sa révoltance, dans toute sa troublance, dans toute son écœurance. Se fût-il agi de propos obscènes à la Martelly, on aurait réagi : ah ! Makdonal te di pase sa, on aurait découvert un émule de Sweet Micky et puis on n’y aurait accordé aucune importance.

Mais, quelle horreur ! Quel dégoût ! Quelle répulsion ! Quelle nausée ! Quel cauchemar ! Entendre un Premier ministre dénigrer son propre gouvernement, dénigrer un de ses ministres, dénigrer l’État, dénigrer sa propre compétence en tant que chef de gouvernement, avilir du même coup et indirectement les hommes et femmes honnêtes et compétents du pays, avilir la nation, d’un seul jet, par des propos aussi mal sonnants, malséants, malfaisants, répugnants, calamiteux, monstrueux, comment n’ai-je pas pu être abasourdi, toudi ? Permettez que je vous rafraîchisse la mémoire :

« Le pays n’existe pas! C’est un pays qui n’existe ni sur papier ni dans le réel », a glapi le Premier ministre. Notre pays qui depuis ce 18 novembre de gloire et de victoire sur les ténèbres esclavagistes a montré la voie de la LIBERTÉ, n’existe-t-elle pas « dans le réel » ? Ni « sur papier » ? Cette proclamation d’Indépendance ‘‘sur papier’’, le 1er janvier 1804, sur la place des Gonaïves, n’a-t-elle pas été signée par une brochette de glorieux officiers qui s’étaient illustrés sur le champ de bataille ? N’est-elle pas cette puissante flèche de LIBERTÉ qui a percé la cuirasse conialiste-esclavagiste de l’Occident, qui a fait saigner cette engeance malfaisante au point où plus de deux siècles plus tard ses membres, vindicatifs, lâches, mesquins, cruels, continuent de se liguer pour garder le pays, les masses haïtiennes dans un état de sous-humanité ?

« Ni dans le réel » ? Vous êtes totalement cinglé, monsieur le Premier ministre. Timbré, fêlé, toqué, désaxé, piqué, troué, insensé, déséquilibré, franchement vous êtes dingue. Êtes-vous atteint d’une sorte de dengue mentale causée par quelque moustique fou du genre Aedes aegypti ? Ou fou monchè ! « Ni dans le réel » ? Parlons-en. Vertières ? Les Piquets du Sud ? La guérilla de Batraville et Péralte ? Marchaterre ? Les « Cinq Glorieuses » de janvier 1946 ? Le 7 février 1986 ? Le 16 décembre 1990 ? Les ‘‘glorieuses’’ de juillet 2018 tragiquement mutilées par une opposition nullissime ? Les masses insoumises ? Ce n’est pas ‘‘du réel’’ ? Est-ce du vent ? Non, Jouthe, vous êtes assurément tombé sur la tête, et vous vous êtes fait un gros caillot sous-dural que les mains magiciennes, chirurgicales du peuple devront évacuer pour vous éviter d’insouhaitables complications.

Lucmane Delille, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique. Il attend encore de Lucifer les clés de l’enfer pour précipiter les bandits dans le feu éternel.

Dans quel pays vivons-nous ? Quelle sorte d’État tient les rênes de la bonne marche du pays ? À quel niveau moralement et politiquement lamentable, méprisable est tombé le gouvernement haïtien au point où un Premier ministre se laisse aller, sans pudeur, à déclarer, parlant des politiciens traditionnels : « Ils se contentent de vendre de faux discours. Accompagnés d’énergumènes, ils ne font que détruire la république en promouvant des gangs armés. Cette catégorie, faisant l’apologie du mensonge, ne respecte personne ».

Le ‘‘Premier énergumène’’ ne fait-il pas partie de ces ‘‘politiciens traditionnels’’ attachés aux basques d’un président corrompu, incapable, inepte, inefficient, irresponsable, inutile et domestique d’un Core Group servile, aplati devant les ordres venant de Washington ? N’est-il pas le ‘‘Premier’’ parmi ceux-là qui « ne font que détruire la république en promouvant des gangs armés » ? Ne parle-t-il pas régulièrement au téléphone avec ces malfrats, ces criminels dont il a dit que « Ces types ne méritent pas la mort. Ils sont des citoyens à part entière » ? Il les a peut-être déjà invités chez lui à casser la croûte ou à prendre une rasade avant de les laisser aller faire leurs mauvais coups. Qui sait ? Le mal existe, a dit un loustic. Non, sur quelle planète vivons-nous ?

Qui parle « d’apologie du mensonge » ? Eh bien oui, c’est sorti de la bouche du Premier ministre, Joseph Jouthe, le collaborateur immédiat, le décideur complice de Jovenel Moïse, lui le plus grand mensongeur de tous les présidents que nous ayons connus. Qui « ne respecte personne » sinon ce grand dérespecteur qu’est le président Jovenel Moïse, un olibrius qui a eu le culot, la dérespectance d’insulter le Pouvoir judiciaire en admettant en public, à Paris, devant une assistance haïtienne, avoir été contraint (sic) de nommer des juges réputés corrompus (resic). Si le président admet une telle infâmie, alors que peut-on attendre de bon de la justice ?

Les politiciens traditionnels « se contentent de vendre de faux discours » et sont, de l’avis de Jouthe, les artisans de l’effondrement de l’État. C’est vrai qu’avant l’arrivée au pouvoir des ‘‘énergumènes’’ du PHTK l’État haïtien était déjà bancal, mais depuis leur présence au timon du pays, la bancalitude a dégénéré en estropiétude que Jovenel Moïse a aggravée avec ses ministres vendeurs de cabris à des prix exorbitants, avec les Lucmane Delille qui jurent de « poursuivre les bandits jusqu’aux… portes de l’enfer », alors qu’il est à tu et à toi avec eux au téléphone et les considère comme des « êtres humains » (sic) avec qui on peut « s’entendre » (resic).

Si l’on devait seulement s’en tenir au parcours électoral puis présidentiel de Jovenel Moïse, que de faux discours n’épinglerait-on pas ! A l’orée de sa prise du pouvoir (grâce à des combines), Jovenel allait « mettre ensemble la terre, l’eau, le soleil et les hommes afin de donner à manger à la population », une ininterprétable et insondable abracadabrance dont on n’a plus entendu parler deux ans plus tard.  Juste un slogan, creux comme la pensée de son auteur, répétitif, un « faux discours », un pétard mouillé, un grand bluff de « politicien traditionnel ».

Au premier slogan allait suivre un autre aussi rébarbatif et incongru : la « Caravane du changement ». Tout l’appareil étatique ne parlait, comme disent les Québécois, que « de tsa ». Aucun conseiller du président ne savait exactement de quoi il revenait. Pris de délire, un sousou du genre Rudy Hériveaux avait même qualifié Jovenel de « Génie du Bonnet à L’évêque ». Ah ! Caucescu, vous aviez dû vous retourner dans votre tombe, vous « le Génie des Carpathes ».

Incapables d’imagination et d’originalité, certains préfèrent plagier, copier, pirater, calquer, pasticher. Finalement, trois ans plus tard, on n’a plus entendu parler de la Caravane qui est restée embourbée dans les « faux discours » du caravanant Jovenel. Le plus abasourdissant de cet échec, c’est que pas même la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSC/CA) n’a pas été saisie de cette monumentale faillite.

« Faux discours », avez-vous dit, Jouthe. À qui s’adresse ce discours ? C’est sûr que vous n’avez pas la mémoire courte, mais l’atmosphère banbilante, siphonnante et pillante des caisses de l’État vous a obnubilé au point où vous ne vous êtes même pas soucié de demander à votre boss ce qui est advenu : du courant 24/24 en 24 mois, des huit aérogares, des trois grands aéroports internationaux, des 12 000 salles de classe, des centaines de kilomètres de route, des 130 centres de santé dans 130 sections communales. Mais non, vous ne vous en seriez guère soucié, puisque tout le monde était alors occupé à bafrer à plein groin.

« Faux discours » de Jovenel promettant une ambulance dans chacune des 146 communes du pays, un réseau électrique national, un campus universitaire, de nombreux blocs sanitaires à travers le pays et des drainages de rivières, des logements sociaux munis de confort moderne, la relance de l’agriculture, 1000 kilomètres de route par année, et un téléphérique pour se rendre à la Citadelle Laferrière, pardon, au Bonnet à L’Évêque… Jouthe, Moïse : bonnet blanc, blanc bonnet.

Malgré d’aussi flagrants « faux discours » qui ont débouché sur une faillite catastrophique, Jouthe a eu le culot de parler de « budget [qui] n’est pas encore été adopté parce qu’il ne reflète pas la grande vision (sic) prônée par le président de la République ». La non-adoption dudit budget reflète plutôt la magistrale incompétence du PM qui a d’autres chats à fouetter, en l’occurrence ses humanitaires conversations téléphoniques avec les bandits de Grande Ravine. Pire, Jouthe a poussé sa culotterie, son effronterie, son outrecuidancerie jusqu’à avoir demandé au ministre en charge du budget de « refaire son devoir » (sic) quelques mois après l’avoir vertement tancé sur ce même dossier (resic). Kèt !

Les propos du PM laissant entendre qu’il est illusoire d’espérer quoi que ce soit de positif des autorités en place sont glaçants.

On n’en revient pas d’entendre Jouthe se demander avec une fausse naïveté : « Quelqu’un qui se porte candidat pour un poste électif en Haïti aujourd’hui, qu’est-ce qu’il veut diriger au juste ? (sic) » C’est une question qu’il devrait adresser à Jovenel, hier candidat bluffeur, aujourd’hui président salisseur. La réponse ? Elle est claire : le candidat ne veut rien ‘‘diriger’’ au juste. Il préfère se laisser ‘‘diriger’’ par Washington via l’ambassade américaine, tout en laissant ses pattes se ‘‘diriger’’ vers les caisses de l’État et son kwi vers les instances internationales, elles-mêmes soutireuses de pillageurs et distributeuses d’argent aux mecs les plus serviles de l’impérialisme.

Les propos du PM laissant entendre qu’il est illusoire d’espérer quoi que ce soit de positif des autorités en place sont glaçants. D’aucuns diront qu’il a au moins le « mérite » de dire la vérité. Quelle ténébreuse vérité ! Je dirais de préférence qu’il est tragique de voir comment un Premier ministre, une autorité gouvernementale, un être humain puisse manquer à ce point d’amour-propre, de dignité, de respect de soi.

Car, à travers ses choquantes déclarations, Joseph Jouthe a aussi avoué, d’emblée, son  lamentable et fracassant échec ou tout au moins sa misérable impuissance ainsi que son équipe ministérielle à prendre en charge les grands problèmes du pays, à les traiter rationnellement, honnêtement, à les résoudre au mieux des capacités techniques et financières du pays: la pandémie, dans l’immédiat ;  l’insécurité banditique et, sur le moyen et long terme la pauvreté, la dépendance internationale, la faim, les soins de santé, une éducation de qualité qui ne soit plus seulement accessible à une minorité, et nous en passons. Quid des mirobolantes promesses de la campagne présidentielle et du début de la présidence ? Les mauvaises langues disent qu’on a vu, quelque part dans l’Artibonite, la Caravane les quatre fers en l’air…

Mais, le plus abasourdissant des rocambolesques et honteuses déclarations du PM, c’est qu’après les avoir entendues le président de la République n’ait pas révoqué son chef de gouvernement sur le champ, que le cabinet ministériel indigné n’ait pas remis sa démission en bloc au chef de l’État, et que les médias n’aient pas mené une campagne soutenue de dénonciation de l’infamie pour forcer Jovenel à l’action.

Je me suis sans doute remis de mon abasourdissement. Mais ce qui me tourmente le plus au moment d’écrire ces lignes, c’est de soupçonner que Jouthe puisse être le poulain, le favori de Jovenel aux prochaines présidentielles… Vierge Marie, priez pour nous, pauvres pécheurs… Comme avait l’habitude de le dire un loustic dont j’aime rappeler le propos passablement écorcheur de la langue française : « Je suis peur et même craint »… Devrais-je oser dire : soyons peur et même craints !

Et telefòn ne lâchez pas. À la revoyure !

24 mai 2020

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