Ils disent des mots, encore des mots

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Ex-famille présidentielle sans décorum. Manman, papa, pitit: chat mimi.

«Deux personnes disent toujours oui: le politicien et la prostituée» Wail Bouabi

«Si les gens savaient par quels petits hommes ils sont gouvernés, ils se révolteraient vite». Talleyrand

À observer les politiciens, vieux routiers ou débutants dans l’arène politique, il faut toujours être sur ses gardes, il faut toujours les écouter avec des oreilles attentives, il faut toujours s’armer d’esprit critique, il faut toujours se méfier de leurs beaux discours, de leurs chants de sirène, de leur façon de dorer la pilule, de leur déconcertant entêtement à vouloir nous faire croire que la lune est un beau fromage tête-de-Maure flottant dans le grand ciel bleu de leurs promesses, et qu’ils sont prêts à le partager avec nous, nous le peuple, même si au fond d’eux-mêmes ils savent qu’ils comptent le manger entièrement. Car, c’est dans leur habitude de dire des mots, encore des mots, des mots-attrape-nigauds.

Ils ont le secret de ces formules et slogans percutants à vous hypnotiser. On se rappelle le fameux «Yes we can» de Barack Obama en 2008. Une promesse-choc mais suffisamment vague pour que chacun y trouve son compte: les noirs, les pauvres, les minorités, les jeunes, les lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres. Oui, nous pouvons changer l’Amérique. Oui, nous pouvons le faire, puisque nous pouvons élire un président afro-américain. L’heure et l’avenir sont au changement (change) et à l’espoir (hope). Des mots, encore des mots. Gavons-les de mots, de promesses, pourvu que le système, le statu quo reste tennfas, devait penser Obama.

Oui, nous pouvons fermer la honteuse prison de Guantanamo, nous pouvons mettre en oeuvre des mesures pour renforcer le contrôle sur les armes à feu «avec ou sans le Congrès», «nous continuerons de travailler avec la communauté internationale pour faire naitre l’avenir que mérite le peuple syrien »,«à la fin de l’année [2015], la guerre en Afghanistan sera finie», «En tant que président, je reconnaitrai le génocide arménien», «je fermerai la prison de Guantanamo», nous pouvons «poursuivre la longue marche» des abolitionnistes et des militants des droits civiques, nous pouvons nous unir «pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus attentionnée et plus prospère». Yes, we can. Kann kale dous.

Nous connaissons les résultats. De la mort de Trayvon Martin en février 2012 au meurtre de policiers à Dallas et à Bâton Rouge en juillet 2016, en passant par les affaires Eric Garner (2014)  ou Freddie Gray (2015), la succession des événements ne plaide pas en faveur d’une Amérique plus juste, plus égale. Obama a été impuissant à réguler les armes à feu et mettre fin aux massacres à répétition.  Des milliers de soldats opèrent encore en Afghanistan. En ce qui concerne la Syrie, des déclarations mêmes de l’ancien Secrétaire d’État John Kerry, il ressort que l’administration d’Obama n’a pas arrêté d’armer les terroristes de Daesh. Il reste encore une soixantaine de prisonniers à la prison de Guantanamo. La plupart des promesses n’étaient que des mots, encore des mots, bobin et encore des bobin, du vent et encore du vent.

Hillary Clinton signe l'accord sur le Parc Industriel de Caracol (PIC) ci-devant Parc Industriel de la Région du Nord PIRN).
Hillary Clinton signe l’accord sur le Parc Industriel de Caracol (PIC) ci-devant
Parc Industriel de la Région du Nord PIRN).

En Haïti, Préval, tout au long de son mandat, avait habitué le peuple à ses mots favoris «nager pour s’en sortir». Pour sa part, et dès son discours d’inauguration, l’ancien président Martelly se gave de mots, de mots mensongers: «Je veux vous dire que sans le support apprécié de la communauté internationale, une fois de plus, une fois de trop, le vote populaire aurait été confisqué». Quelle dérision! Quelle ironie! Quelle audace! Quelle effronterie! Quelle désinvolture! Quel sans-gêne! Quel culot! Or justement, le vote populaire a été frauduleusement confisqué par cette communauté internationale, en la personne de Madame la Secrétaire d’État Hillary Clinton, au profit de Martelly, au détriment de madame Manigat. Lors, c’était de notoriété publique.

Sans s’émouvoir, Martelly a poursuivi ainsi: «Nous allons rétablir l’autorité de l’État, l’État de droit. L’ordre et la discipline devront régner sur le toute l’étendu du territoire national, sur le pays tout entier». Il nous faudrait toutes les pages du journal pour étaler, dans toute leur choquante aberration, toutes les entorses commises au droit par l’ancien président, à ce fumeux État de droit: l’arrestation du député en exercice Arnel Bélizaire, les violences verbales suivies de mort à l’encontre du juge Jean Serge Joseph, les violentes grossièretés à l’endroit d’un groupe de parlementaires au palais national représentant quelques échantillons du «respect» de l’énergumène pour l’État de droit.

             Sans trembler une seconde, d’autres mots gonflés d’audace sont sortis de la bouche de l’ancien président:« Mwen di: ase kidnaping nan peyi a! Ase vyolans sou fanm!» Or, on va apprendre éventuellement que le fils aîné du président fait partie du gang de kidnappeurs, malfaiteurs, détrousseurs, crapules, fripouilles, scélérats, canailles, racailles, gangsters, brigands, truands, forbans,  sacripants, escrocs, vauriens, fumiers, opérant dans l’orbite de Clifford Brandt, roi du kidnapping. Comment croire que Papa n’était pas au courant des comportements ténéberux de son fiston? Comment croire que celui-ci n’avait pas l’aval de celui-là, consommateur de poudre blanche?                                                                                                                                                                           Du kidnapping Martelly a fait un saut vertueux en exhortant à «Ase vyolans sou fanm!». Faut-il rappeler entre autres violences contre les femmes celle outrageante, insultante, offensante, le mardi 28 juillet (2015), lors d’un meeting politique à Miragoâne? Martelly avait agressé verbalement, violemment, grossièrement une femme qui mettait en question les réalisations de son gouvernement. C’est d’un ton rageur, coléreux, courroucé, hargneux, furieux que le président s’en est pris à la femme, l’attaquant dans sa dignité de citoyenne, faisant usage de propos orduriers assorties de menaces de violence physique et sexuelle. Des mots, encore des mots de violence obscène dans la bouche d’un président. 

Le Parc Industriel de Caracol (P.I.C). En haut: les ouvrières au travail; au milieu: les hangars abritant le P.I.C; en bas : vue partielle de l'Expo Caracol 2012, lors de l'inauguration du P.I.C, montrant les savoir-faire et les productions nationales dans les domaines de l’agro-business, de l’assemblage et de l’artisanat.
Le Parc Industriel de Caracol (P.I.C). En haut: les ouvrières au travail; au milieu: les hangars abritant le P.I.C; en bas : vue partielle de l’Expo Caracol 2012, lors de l’inauguration du P.I.C, montrant les savoir-faire et les productions nationales dans les domaines de l’agro-business, de l’assemblage et de l’artisanat.

Hier encore, à l’orée du gouvernement de Martelly, il était question de «fenêtre d’opportunités», de «Haïti ouverte aux affaires», de «développement» et de «reconstruction» grâce à des usines d’assemblage et des zones franches. Sur une terre agricole fertile, les gouvernements haïtien et étranger alliés au secteur privé allaient construire un parc industriel géant avec 60 000 emplois en perspective. Ainsi seraient mises en place «les conditions nécessaires pour qu’Haïti devienne une destination naturelle et attrayante pour les investissements étrangers» (sic). Des mots pour épater la galerie, pour séduire les naïfs, les godiches, les gogos, les simples d’esprit, les simplets, les pigeons, les gobe-mouche. On cherche encore les retombées positives, fructueuses de ces investissements qui n’étaient que des mots, rien que des mots, rien d’autre.

“Ayiti Kale Je”, une initiative de partenariat médiatique, a passé plusieurs mois à enquêter, à mener diverses interviews, à visiter des zones manufacturières, à prendre le pouls des travailleurs dans le nord-est et dans la capitale, et à analyser des douzaines de publications universitaires et de rapports, dont un document interne divulgué par un employé du Ministère de l’Environnement d’Haïti. Leurs enquêtes ont abouti à constater que les ouvriers gagnent moins aujourd’hui que sous la dictature Duvalier, et que plus de la moitié du salaire quotidien est dépensée pour le repas et les frais de transport. Belles affaires! Beau développement! Belle reconstruction!

Au demeurant, il s’agit d’un «développement» fait de misère pour les travailleurs et travailleuses dans ces usines d’assemblage privées de fenêtres pour une ventilation adéquate des lieux. Il s’agit aussi d’une «reconstruction» profitant à la grande compagnie de textiles Sae-A Trading, de la Corée du Sud, cousant des millions de vêtements pour Wal-Mart, Target, GAP et autres chaines de vêtements américaines. Ce sont enfin de vraies «affaires», sources d’enrichissement pour le secteur privé et l’étranger qui continuent de dire des mots, encore des mots porteurs de fausses promesses quand ce ne sont pas de purs mensonges.

Pour ce qui est des mots creux, mystificateurs, emberlificoteurs, trompeurs, menteurs, bluffeurs, Martelly au pouvoir n’avait pas son pareil.Toujours lors de son discours d’inauguration il avertissait: «Sa fè lontan n ap sèvi ak mizè peyi a pou nou regle zafè nou. Twòp moun sèvi ak mizè peyi a pou geri bosko yo. Fòk sa sispann». N’est-ce pas? Or, ne voilà-t-il pas que  le 16 août 2012, Me. Newton Louis St Juste, jeune avocat du Barreau dépose une dénonciation au Parquet de Port-au-Prince contre la Première Dame Sophia St Rémy Martelly et son fils Olivier Martelly pour «usurpation de fonction, corruption, détournement de fonds publics, blanchiment et association de malfaiteurs». Très lourd comme accusation pour une aussi «vertueuse» famille.

Le 24 août 2012, le citoyen Newton Louis St Juste, assisté de son avocat Me. André Michel est invité à comparaitre au Parquet. Après l’audition, le dossier Sophia-Olivier est simplement classé sans suite parce que «seules les autorités peuvent dénoncer des faits infractionnels et non les citoyens». Des mots, encore des mots, des mots techniques ronflants pour égarer l’intelligence. Le 1er septembre 2012,  le Secrétaire d’Etat à la Communication d’alors Guyler Cius Delva, sousou patenté, apporte un démenti formel aux deux «ti avoka pòv» en déclarant que l’argent dont dispose la famille présidentielle pour réaliser les activités sociales provient du Secteur Privé. Une pirouette sousoute que garantit «l’État de droit» en cours.

Le 4 septembre 2012, les deux ti avoka malere présentent à la Nation deux Arrêtés pris par le Chef de l’Etat en date du 24 janvier et du 15 juin 2012 nommant sa femme et son fils à la tête de deux Commissions et faisant injonction au Ministère de l’Economie et des Finances de mettre à leur disposition de l’argent qu’ils utiliseront sans rendre compte à qui que ce soit. Vogue la galère présidentielle. Le président, direz-vous, avait bien promis lors de son discours inaugural: «Sa fè lontan n ap sèvi ak mizè peyi a pou nou regle zafè nou. Qu’impore!   De plus, au cours d’une conférence de presse en date du 3 septembre 2012, les avocats de la famille présidentielle, Mes. Reynold Georges et Patrick Vandal menacent de poursuivre leurs confrères s’ils ne présentent pas des excuses publiques à la famille présidentielle (sic). Les deux «ti avoka pòv» ne voument ni ne pwètent, sachant bien que c’est du pip tabak et que du côté des deux avocaillons défendant l’indéfendable présidentiel, ce ne sont que des mots, encore des mots pour sauver la face, pour s’acrocher à une honte qui serve de colère. Me. Reynold Georges viendra même surenchérir en déclarant de façon comique et ridicule que les actions de la Première Dame se justifient au regard de l’article 196 du Code Civil Haïtien qui dispose que «Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance» (resic). Des hommes de la basoche tombés bien bas.

Trump prêtant serment le jour de son inauguration: main gauche sur deux Bibles, celle de Lincoln et celle de la famille tenues par son épouse Melania.
Trump prêtant serment le jour de son inauguration: main gauche sur deux Bibles, celle de Lincoln et celle de la famille tenues par son épouse Melania.

Revenons aux États-Unis et faisons connaissance avec Donald Trump, un bon, au sens haïtien du terme, qui, lors de son discours d’inauguration, nous avait intrigué avec quelques-uns de ses mots, encore des mots dont nous ne savons pas tout à fait ce qu’en penser. Trump le milliardaire semble avoir fouiné dans quelque bouquin marxiste pour nous sortir des mots «lourds», des formules politiques piquées qui ne lui ressemblent pas du tout. Des mots aussi lourds qu’une caisse de bâtons de dynamite, si lourds qu’ils forcent à s’interroger: sont-ce des mots de couleur Obamate ou Hillaryte, mais encore plus à gauche? Sont-ce des mots-lamayòt-m-pa-pè-w pour la parade?

«Ce qui compte vraiment, ce n’est pas qui détient le pouvoir au gouvernement, mais le fait que le gouvernement est entre les mains du peuple américain», assure Trump. Ah ! C’est vrai qu’on célèbre le centième anniversaire de la Révolution russe et le cent-cinquantième anniversaire de la publication du premier livre de Das Kapital de Marx, mais est-ce que Donald est en train de s’emballer ? «Les politiciens ont prospéré, alors que le peuple n’a tiré aucun bénéfice de toutes ces richesses», continue Trump. Un discours de Chavez lui est-il tombé par accident sous les yeux ? Trump aurait-il plagié un tantinet le commandant de la Révolution bolivarienne ?

Au fil du discours, on devient craint et même peur. Lisez plutôt : «Pendant trop longtemps, une petite élite de la capitale de notre pays a profité des avantages de notre gouvernement, pendant que le peuple en faisait les frais. Les politiciens ont prospéré, alors que le peuple n’a tiré aucun bénéfice de toutes ces richesses», dénonce Trump. La gauche militante haïtienne fustigeant l’élite tilolit d’Haïti, les gros bourgeois repus de richesses gagnées à la sueur … des prolétaires du pays, n’a rien à lui envier. Vraiment, c’est à faire Hillary Clinton piquer une deuxième crise de rage de se voir déborder ainsi sur la gauche par ce milliardaire débordé et débordus de Donald Trump.

Donald n’y va pas avec le dos de la cuiller : « Et pendant qu’ils [l’establishment] faisaient la fête dans notre capitale nationale, il n’y avait rien à fêter dans les familles en difficulté partout au pays. À partir de maintenant, tout cela va changer. Parce que ce moment est votre moment. Il vous appartient [au peuple]». On a l’impression que Trump, dans un élan presque prolétarien, semble vouloir reprocher à l’élite tilolitarde de Washington d’avoir longtemps agi à la façon de Marie-Antoinette, reine de France. Celle-ci aurait répondu, de façon ironique, au peuple affamé rassemblé devant Versailles, la «racaille» qui manquait et réclamait du pain :«S’ils ne mangent pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !» Ironique, puisque la brioche est une viennoiserie encore plus chère que le pain. C’est dire que Marie-Antoinette était incapable d’imaginer que c’était en raison du dénuement que le peuple manquait de pain. En réalité, le propos attribué à la femme de Louis XVI est bien de Jean-Jacques Rousseau, dans ses Confessions. Qu’importe, la faim a toujours fait sortir le loup des bois.

Le président américain Donald Trump prononçant son discours inaugural: «Le 20 janvier 2017 demeurera dans les mémoires comme le jour où le peuple aura repris le pouvoir au pays».
Le président américain Donald Trump prononçant son discours inaugural: «Le 20 janvier 2017 demeurera dans les mémoires comme le jour où le peuple aura repris le pouvoir au pays».

Parvenu au zénith de cette apothéose de mots, Trump lance: «Le 20 janvier 2017 demeurera dans les mémoires comme le jour où le peuple aura repris le pouvoir au pays». Grosse affaire. Prise de la Bastille ! Le peuple à l’assaut de citadelles abritant des bureaucraties corrompues, accapareuses de pouvoir. Accent de révolution d’octobre, accent lénino-trotskyste, accent bolchevique : «Tout le pouvoir aux soviets! La paix, le pain et la terre. Plus de guerre !». Foutre ! Tout le pouvoir au peuple ! Le 20 septembre, jour de l’inauguration de Donald Trump, les masses auront repris le pouvoir, l’auront arraché à la nomenklatura jouisseuse de Washington, accapareuse «des avantages de notre gouvernement». Le trumpisme : dernier espoir du peuple pour un dernier changement ?  Trumpisme ou tromperies ?

Je sais que tou sa se fraz. Ils disent des mots. Préval disait des mots. Martelly disait des mots.Obama disait des mots. Hillary disait des mots. Bernie Sanders disait des mots. Privert a dit tant de mots. Trump dit des mots, encore des mots, beaucoup de mots, peut-être trop de mots. Le peuple pourra-t-il le prendre au mot ?

29 janvier 2017

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