Haïti Top 10 Rénovateurs musicaux Numéro 10, Ex-aequo: Wawa, Cubano, Frisner Augustin

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Jacques Maurice Fortère  «Wawa »  ((Port-au-Prince 1937)

« Un missonaire Adjae »

Musicien talentueux, vocaliste hétérodoxe au gré d’une facture de caméléon. Samba contemporain ‘’Wawa” émergea dans la musique durant l’année 1957, au sein de « Jeunesse Sentimentale », du Bel-Air. Subséquemment à ses études au Lycée Pétion, où il apprit les fondements de la musique, et, tout en lui ayant permis d’être à la charge de l’ensemble « Les Caroussels de la Chanson », une formation d’orientation vocale, qui déjà l’illustra en chorège. Pour ensuite rallier brièvement l’«Ensemble de Nemours Jean Batiste», faisant montre de son flair vocal et de son sens musical. Mais, c’est au sein de « La Flèche d’Or » de Wébert Sicot, qu’il mit en évidence ses capacités de musicien, de chanteur boute-en-train, en bon pourvoyeur de délire verbal, de son phrasé drolatique, animant l’avant-garde en compagnie de A. Dorismond et de G. French. Et pour laquelle il a composé de super hits comme: Kanaval djèt la, Fanatik 4 koulè, Pwen final; nimbant le kadans-ranpa de son empreinte entreprenante.

C’est ainsi qu’il s’imposa par la suite comme le meneur du groupe, lequel fut rebaptisé «Super Choucoune» après le départ de Sicot, et, qu’il dirigea suite à la démission du maestro-chanteur André Dorismond. S’illustrant à nouveau en compositeur farouche avec des morceaux tels: Homo homini lupus, L’enfer, Yavé etc. Après cette étape, il s’orienta vers une musique plus sophistiquée, de prépondérance vocale, avec « les Camisoles Bleues», qui le campa en chorège patenté. Tout en s’acquittant en pédagogue, prodiguant des séances et cours de folklore au Collège Grégoire Eugène et autres établissements scolaires de la ville. Toujours entre deux ou trois projets, il revint pourtant dans la musique ambiante en ralliant l’«Orchestre de la Radio Nationale» sous le leadership de R.Guillaume, en compagnie de son ancien patron W. Sicot ainsi que le batteur Charles Delva.

Encore avide d’explorer, il finit par trouver sa voie dans la multiplicité des rythmes traditionnels. En 1990, il s’allia au maître-tambourineur et samba Azor, pour la formation du groupe «Rasin Kanga», dans une approche de la musique vodou, nourrie d’adaptations ataviques. Cette collaboration déboucha sur trois disques qui avaient plafonné, jusqu’au départ de Azor. Compositeur prolifique, “Wawa” a puisé son inspiration aux sources séculaires et sonores de “Etan Gwoyan”, et de “Lakou Sikran” dans la commune Beauséjour à la 8ème section de Léogane, oú sont originaires sa mère et son père. Ce qui l’a aidé à perpétuer les héritages ancestraux et de s’imposer de par ses multiples contributions dans la musique locale, comme une figure à part entière, autant qu’une référence dans la musique vodou, lui ayant valu d’être très sollicité.

Comme cette introduction du morceau Sodo, sur l’album:’’San mele’’ du groupe « Zèklè » qui attesta de son savoir-faire. Et en générateur d’une musique de souche indigène, illuminée de tambours et de katas exaltants, auréolée de séquences d’onomatopées et de données euphoniques à la manière des ‘’jam sessions’’. Après plus d’un demi de siècle à faire palpiter l’âme du terroir natal, Jacques M. Fortère a donné des signes de ralentissement à cause de la maladie; tout en comptant à son actif plus de quatre cent compositions, dont nombre sont inédites, dans sa mission de consolider la culture authentique populaire.

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Frisner Augustin (Port-au-Prince, 1948, Item 2012)

« Un ambassadeur accrédité des rythmes ancestraux »

Ce maître du noble instrument, et percussionniste de grande culture s’est imprégné comme le tambourineur de New -York par excellence. Il fut de ceux pour qui le tambour n’avait point de mystères et d’énigmes. Virtuose de la mesure, rythmicien, soliste furent les diadèmes dont se paraient ce seigneur de l’environnement sonore. Expert, novateur et défricheur des rythmes natifs et grand connaisseur consacré d’un instrument qu’il a cultivé depuis son jeune âge. A Port-au-Prince, coiffé dès l’enfance des vibrations ancestrales du au contact hâtif des péristyles et des ‘’lakou’’. Grâce à ses capacités naturelles, il fut engagé par la ‘’Troupe Folklorique Nationale’’, sous les directives de Lavina Williams et de Lina Blanchet. Ses prouesses spectaculaires lui permirent d’attirer l’attention des responsables du « Jazz des Jeunes » avec lequel, il a peaufiné les données polyrythmiques.

En 1970, il partit en tournée internationale avec la bande à St. Aude, et décida de s’établir à New-York. Entre les différentes étapes consolidant sa trajectoire dans la ville cosmopolite, il s’attela à faire connaître les différents rythmes autochtones haïtiens en dehors de leurs frontières, à travers des prestations dans diverses communautés ethniques. Tout en s’illustrant en instructeur accompli. Il devint au début des années 1980, directeur artistique de la «Troupe Makandal», expérimentée dans la danse et la musique folklorique, fondée en 1973 à Port-au- Prince, et établie depuis lors à New York. Frisner, déjà auréolé d’une grande renommée dans la ‘’Big Apple’’, s’est impliqué à inculquer la culture du vodou à l’intention de ceux qui en n’ont qu’une vague idée, en raison des préjudices qui y attachent. Fort de sa connaissance, il s’employa à répandre la spiritualité haïtienne sous un angle positif. En disséminant les palpitations percussives, presqu’humaines du vodou, dans sa contribution valable à la culture états-unienne. C’est ainsi que ‘’La Troupe Makandal” s’est bâti un nom dans diverses exhibitions, festivités communautaires et nationales, entachées de cette multiplicité ethnique qui caractérise la vie culturelle new yorkaise, incarnant cette mosaïque de culture. Dans les théâtres, les galeries d’art, les mecques musicales de par le monde, les publiques d’Europe, et du Japon, avec Frisner à l’avant-garde, enchantant de par sa magie percussive et ses mains palpitantes qui font fi des barrières rythmiques.

Cette apothéose lui permit de recevoir le“ City Lord People’s Hall of Fame Award”. Il fut aussi récipiendaire d’une distinction de la NEA (Fondation Nationale pour les Arts): le National Heritage Fellowship qu’il a eu l’honneur de recevoir à la Maison Blanche. Et autant d’autres marques honorant son travail louable et son rayonnement. Faisant luire l’art authentique haïtien dans un lieu adoptif , F.A en fut le métronome, paré des sciences du tempo et de la mesure, dans la perpétuation et la revalorisation des rites et rythmes du vodou ,dont il a milité sans relâche pour la reconnaissance et l’intégration. Voila pourquoi, il a navigué au-delá de la virtuosité, en guide novateur des rythmes traditionnels d’Haïti. Ce qui l’a intronisé en éclaireur, lui donnant droit d’être incessamment demandé; en enregistrant et performant avec le musicien de jazz Kip Hanrahan, ainsi que le batteur de jazz l’haïtiano états-unien Andrew Cyrill. Tout en contribuant sa marque dans la bande sonore du film : Beloved, de Jonathan Demme qui l’avait décrit comme :’’ Le Arnold Scharzenegger du tambour transcendantal’’.

Frisner a compté à son actif quelques productions audibles, ayant mis à nu son jeu singulier l’ayant donné l’approbation des grands temples culturels comme: “New York Metropolitan Museum”, “Brooklyn Museum”, “Central Park”, “Prospect Park”, “Madison Square Garden” et entre autres, le ‘’South Oxford Space’’ de Brooklyn, oú il a présenté en compagnie de « La Troupe Makandal» le spectacle ‘’The rising sun’’, dans un drame vodou exposant le cycle de la mort et de la résurrection. Il fit aussi la révérence de ‘’Jazz Magazine’’ qui l’avait définit: ‘’…comme l’incontestable ambassadeur des rites et rythmes de la culture vodou..’’ dans l’historiographie, la science et la théorie musicales ;enveloppées dans la dynamique sociale et des sphères illimitées ;incorporées des paramètres afro-états-uniens. C’est de cette vision qu’une états-unienne d’origine, l’ethnomusicologue Loïs Wilcken, devint la directrice exécutive de la « Troupe Makandal », s’illustrant aussi comme l’auteure d’un ouvrage dont le titre :’’ The drum of vodou’’, en dit autant des implications de Frisner , de ses destinées avec le tambour. En soulignant à son sujet :’’ Dès l’enfance, il a toujours dit à ceux qui voulaient l’entendre : « je vais jouer du tambour pour aider ma famille ». De même que lors d’une interview tout de suite après une performance au Manhattan Town Hall en 1999. Il a parlé des aspects spirituels et de sa philosophie en tant que ‘’performer’’: ajoutant ‘’ …lorsque je joue, j’aime regarder le visage des gens faisant partie de l’audience, pour voir s’ils croient vraiment dans l’approche spirituelle, et de là je sais quoi leur jouer. S’ils ne sont pas très contents. Je tâche de leur rendre contents avec le tambour’’(1). Pas étonnant que Robert Palmer du N.Y Times l’ait appelé :’’Un spectaculaire tambourineur’’.

Percussionniste multidimensionnel, F.A a basé son style sur l’exploration continue des paramètres traditionnels natifs instillé d’un phrasé elliptique et inclassable. En pourvoyeur de patrons gorgés d’esthétisme au gré d’un toucher à la fois novateur et fécond. Cet expert en dosage sonore et des battements de la mesure fut alimenté d’un jeu diversifié tout en densité. Il s’est aussi imposé en éducateur chevronné; enseignant l’art du tambour au niveau universitaire de New York, spécialement à Hunter College oú il a popularisé ses fameux ateliers de percussions et de danse, et aussi, Columbia University et New York University. Autant qu’au Canergie Hall Global Encounters Program. Ce qui a situé bien la dimension de ce tambourineur impeccable. Ayant définitivement conquis autant d’adeptes du monde de par ses performances lumineuses et de ses exhibitions judicieuses dont il s’est entêté d’en faire l’offrande à travers le monde,et, qui lui ont valu d’être classé en maître tonitruant universel. Jusqu’à sa mort inattendue et imprévue à la fin du mois de Février 2012, alors qu’il s’était rendu au pays pour quelques exhibitions; dont l’une des plus électriques à l’Institut Français d’Haïti. Par la suite, il a succombé étrangement à une subite hémorragie du cerveau à l’hôpital Bernard Mevs de Port-au-Prince.

(1)Tiré d’un texte de Loïs Wilcken.

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Jean Elie Telfort (Port-de Paix, 1950)

« La marque déposée »

Qu’on le nomme Jean Robert ou Jean Elie, c’est ‘’Cubano’’ qui fait sonner l’alarme. En effet, il demeure l’un des plus charismatiques et des plus adulés vocalistes parmi les chanteurs de groupe. ‘’Cubann’’ occupa son adolescence par sa passion du football et de la musique; avec «La Perle des Antilles», groupe de quartier au sein duquel il offrit un aperçu de son phrasé de ménestrel. Il s’établit ensuite à Port-au-Prince où, durant ses études secondaires au Lycée Pétion, il s’illustra en adepte des bacchanales et composa des airs des sérénades qu’il animait avec verve. C’est pourtant en tant que maître de cérémonie des festivals du «Tabou Combo,» qu’il s’est fait connaître du grand public. Au Paramount Ciné où son ami d’enfance “Shoubou” était une tête d’affiche. Il traîna dans l’entourage avec l’espoir de se caser. Et c’est encore “Shoubou” qui lui suggéra d’aller auditionner pour une place de chanteur au sein des «Shleu Shleu», qui venait d’être réformé.

Arrivé pour l’audition, Jean Elie a rapidement convaincu le maestro Serge Rosenthal qui l’engagea sur le champ. C’est ainsi qu’il forma avec “Zouzoul” déjà sur place, le nouveau duo de chanteurs de «L’immortel Shleu Shleu». Son premier morceau avec le groupe fut “Serermoni lwa”. Avec un timbre qui ne collait pas à la sonorité du groupe et aux goûts des fans. Il interpréta aussi de nombreux morceaux en espagnol en véritable adepte de Celia Cruz. C’est ce qui lui a valu le sobriquet de “Cubano”. Un nom qu’il refusa d’abord, mais dont il n’a pu se défaire, ni contourner. Au fil du temps, il imprima au groupe de ses prestations remarquables: Ase frape, Quatre saisons, Soley leve, Yola, Angelina, Bèl ti machann, Haïti, Sept péchés capitaux, Dyab la, Aïe tiou aïe, Caroline, Espoir, Reviens etc., l’ayant définitivement consacré comme chanteur attitré et vedette établie.

En été 1974, après quelques années rayonnantes avec les «Shleu Shleu» d’Haïti, tenté par de plus excitantes aventures, il immigra à New York pour rejoindre Arsène, Loubert, etc, en vue de la formation du «Skah Shah. » A cette étape, il se campa en showman de l’ensemble, nanti des succès tels : Gèp panyòl, Kelly, Vin danse, Aparans, Renmen, Consolation; puis: Con valor, Ma vie, Inde, Regret, Anba rozo, Les dix commandements, ainsi que le succès médiatique “Haïti”, sous la signature de Arsène Apollon: Garni de la voix fleurie et distincte de Jean Elie Telfort, «Skah Shah», rallia toutes les tendances, toutes les générations., “Cubano” y était bien pour quelque chose. Puis, s’emmena “Zouzoul” qui rongea ses freins en Haïti avec un «Shleu-Shleu» diminutif. Son arrivée ne fit que motiver J.E.T qui atteignit son état de grâce dans: Do it again, Rasin kore, Marie, Zoute, Synthèse musicale, Manman, Yaveh, Zanmi, Lavi a bèl, Macho man, Forever, Souke, This is it,  Selebre, Mèsi Dye, Vakans, Kafe, Tchoul la sou etc. Tous ces hits qui avaient mis le «Skah-Shah» sur un piédestal, pas facile à égaler.

Ce qui en fait, s’avérait très difficile à gérer car avec le règne de l’auto satisfaction et de l’individualisme, vinrent les frictions et les désertions. Et “Cubano” se retrouva maître à bord après les départs de: Loubert, “Zouzoul”, “Tifrè”, ‘’Kòkò’’, “Tikrann”, Ramponneau, Camille etc. Tout en gratifiant au préalable de ses estampilles personnelles avec: “l’Essence Cubano”. Une œuvre achevée, en solo assemblée d’une panoplie de musiciens et d’un arrangeur précieux en la personne de Derns Emile, dans un konpa compassé et élaboré. Doté d’un timbre sélectif et un talent probant, Jean Elie Telfort, peut aussi se muer en instrumentiste épatant de son harmonica, avec lequel il apporte du panache et du savoir-faire. A la tête de son «Skah- Shah» qu’il a dirigé depuis 1992, il a encore prouvé qu’il demeure un artiste à part entière. Notamment dans les albums: “Ansanm Ansanm”, “The king of Compas” ou (Hommage à Nemours Jean Baptiste 21ème année) et “El Cubann”; avec une autre équipe de musiciens. Et qu’il est resté, l’une des marques déposées du ‘’pas de chat’’, mais aussi du konpa dirèk, dont il est un grand interprète, en régnant encore dans la musique de danse, après plusieurs décades à chevaucher les monts du showbiz.

Même quand des escapades ultérieures ont été entachées de pétards mouillés, mettant à nu des signes évidents d’essoufflement. Malgré tout, il revint très fort, en faisant montre de toutes ses facultés qui sont des gages sûrs. Comme dans :’’ Skah-Shah-Classics’’, dans l’exploration des paramètres anbatonèl, en prouvant qu’au milieu des périodes de vache maigre, caractérisé par les assauts des groupes modernes, il a fallu une bonne dose d’ingéniosité à J.L.T pour faire montre de ses ressources. Dans une approche bucolique, off-tempo de saveur acoustique, par rapport à son orientation orchestrale coutumière. Avec des morceaux réinventés ’’remake’’, composés. A travers lesquels il a exposé sa musicalité outrancière, qui lui donne autant d’espace pour s’évader. Prouvant qu’il peut toujours voguer en dehors du konpa traditionnel. Et mettre en verve ce registre ‘’marque-fabrique’’. Son gosier reste toujours d’une singularité impromptue, bien qu’il s’est affaibli et s’est occasionnellement montré déroutant.

Pourtant comme le phœnix, il rebondit récemment dans :’’Evolution’’, une œuvre bien délivrée nantie de talents qui demeurent le carrefour obligé de l’environnement musical moderne; en y apportant fraicheur orchestrale et expertise musicale sans altérer le contenu original des tubes rustiques. Pendant que ‘’Cuban’ n fait régner sa facture vocale en ramenant tout à sa dimension. Préférant ne pas s’aventurer en dehors de ses zones de confort. S’attelant plutôt à consolider son legs, comme leader inamovible du « Skah-Shah #1 », dont il a constitué avec Loubert Chancy et Arsène, les plus remarquables catalyseurs. Et qui lui vaut d’être un vrai original parmi les plus marquants vocalistes du terroir natal.

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