Home Perspectives La Tribune de Catherine Charlemagne D’un processus électoral à l’autre, la saga continue !(55)

D’un processus électoral à l’autre, la saga continue !(55)

0
3
L’ambassadrice de l’Union européenne en Haïti, Hélène Roos

Dans la matinée du lundi 29 juin 2026, juste avant que le gouvernement ne communique le résultat des discussions ayant eu lieu entre les parties prenantes, l’ambassadrice de l’Union européenne en Haïti, madame Hélène Roos, était, comme tous les diplomates accrédités à Port-au-Prince, l’invitée de l’émission Panel Magik sur la station Magik9 pour donner son opinion sur le processus électoral haïtien et les passe-d’armes entre le gouvernement et l’institution électorale. Pour la Représentante de Bruxelles, il n’y a pas à sortir de là, comme disent les haïtiens pa gen wout pa bwa. Pour sortir de cette Transition permanente, il faut organiser des élections. Certes, elle est moins donneuse de leçons que son homologue américain qui, lui, est le donneur d’ordre. Hélène Roos souhaitait une participation pleine et entière des citoyens à ces scrutins. Mais, d’après elle, il faut que le pays soit en mesure de les organiser.

Dans tous les cas, elle disait être à la disposition des autorités de la Transition et du Conseil électoral pour apporter aides et soutiens de Bruxelles. Sur Magik9, elle déclarait : « Ces élections sont essentielles. Il faut qu’Haïti soit en mesure de les organiser et puis surtout il faut que chaque citoyen/citoyenne puisse prendre part librement et pleinement à ce processus. La participation pleine et libre de la population haïtienne au processus électoral constitue une condition essentielle pour la crédibilité du scrutin à venir. Nous avons fait des propositions à la fois au gouvernement et à la fois au Conseil électoral provisoire. Nous sommes à leur disposition. Mais moi je ne peux pas imposer, faut que l’on puisse me solliciter pour que je puisse répondre éventuellement à des requêtes de soutien et d’assistance. Nous appelons de notre vœu la tenue des élections dès que possible dans les meilleures conditions possibles. Ça doit rester un objectif intangible pour tous. »

Ce même 29 juin 2026, le CEP avait lancé dans plusieurs départements du pays – Artibonite, Nippes, Sud et une partie de l’Ouest – (ce qu’on appelle la région des Palmes), un ensemble d’activités à l’intention des futurs membres du Registre électoral appelés : Agent du Registre Électoral (ADRE). Ce sont les villes des Gonaïves, des Cayes et de Miragoâne qui avaient accueilli ces séries de sessions dites de mise à niveau. Des centaines de jeunes venus de différentes communes et de tous les départements concernés s’étaient déplacés pour participer à cette formation. Chaque deux jours, et répartis dans deux salles distinctes, ces jeunes ont appris sur le plan théorique et pratique comment assurer les opérations d’inscription des électeurs pour les votes. Le département de l’Ouest étant en grande partie sous le contrôle des groupes armés, c’est la ville de Miragoâne qui a accueilli pour lui les futurs agents du registre électoral en plus des 11 membres du département des Nippes.

Ce sont des jeunes de cinq communes la Région des Palmes : Grand-Goâve, Petit-Goâve, Léogane, Pointe-à-Raquette et Anse-à-Galet qui ont été reçus et formés par les autorités électorales de ce département dans le cadre des préparatifs entrant dans le processus électoral. La direction du CEP n’avait pas communiqué la date à laquelle les autres futurs Agents du Registre Électoral (ADRE) du département de l’Ouest pourraient suivre cette formation de mise à niveau. Cet exercice s’est poursuivi dans tous les autres départements : Nord, Nord-Est, Nord-Ouest, Grand’Anse et du Sud-Est. Durant plusieurs semaines, il a eu des sessions de formation comparables à celles ayant eu lieu à la fin du mois de juin. Le but de cette opération, selon les responsables de l’organisme électoral, étant de permettre à la Direction du Registre électoral de monter en puissance ou d’atteindre tous les membres qui devaient être déployés dans toutes les communes de la République en vue du lancement officiel des opérations d’inscription des électeurs par le Conseil Électoral Provisoire à travers ces Bureaux départementaux et Communaux.

Parallement, le 2 juillet 2026, on a appris qu’après plusieurs semaines de brouille mais aussi de négociations entre le Premier ministre Alix Didié Fils-Aimé et la direction du CEP, une entente a été trouvée et un nouveau décret a même été adopté en Conseil des ministres. Dans ce décret, plusieurs concessions ont été faites par le gouvernement si ce n’est l’inverse, puisque le CEP a dû avaler beaucoup de couleuvres imposées par la Primature dans la mesure où même le principal obstacle qu’est Uder Antoine, nommé Directeur général sans l’approbation du CEP, demeure en place. En effet, selon un Conseiller qui s’était livré dans la presse: « Le Gouvernement, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) et les représentants des partis politiques, groupements et regroupements politiques ont tenu plusieurs séances de travail consacrées à l’examen approfondi du décret électoral.

Le gouvernement, les partis politiques présents aux discussions et le CEP se sont mis d’accord sur un document. Il y a des modifications dans les attributions du Directeur général qui constituaient des sujets de discorde. Les modifications apportées au décret électoral à la suite des discussions avec le Conseil électoral, le gouvernement et les partis politiques ont été adoptées lors du Conseil des ministres. » Rappelons que depuis la prise du pouvoir par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé suite au départ du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), il y a cinq mois, on en est déjà à la 3e version d’un décret électoral qui, à chaque fois qu’il est publié par Le Moniteur, est retoqué par les acteurs compte tenu que l’équipe de la Transition cherche par tous les subterfuges à prendre le contrôle ou à faire durer le processus. D’ailleurs, le jour même, un ensemble de formations politiques et d’organisations de la Société civile s’insurgeait contre ce décret.

Me Jonel Dilhomme, ancien professeur à l’Université d’Etat d’Haïti

Ils estiment qu’à aucun moment ils n’ont été approchés de près ou de loin par la Primature pour une éventuelle modification ou correction du décret du 2 juin. Certes, selon cette coalition, il y a eu des rencontres en « cercle fermé » avec des proches du pouvoir. Ces rencontres ne sauraient être assimilées à une véritable consultation nationale ni ne pourraient refléter la position de plus de deux cents partis et organisations sociales du pays. Dans cette note de presse, cette coalition de plus de 20 partis politiques et organisations de la Société civile dit vouloir établir la vérité selon elle. (…) « Les organisations signataires tiennent à rétablir la vérité. À aucun moment, elles n’ont été invitées par le Gouvernement à participer à des consultations ou à formuler des observations sur le décret électoral du 2 juin 2026. Ce qui donne une image erronée du processus de concertation et risque d’induire en erreur l’opinion publique nationale ainsi que les partenaires internationaux (…) » 

Pour authentifier cette communication auprès du grand public et les médias, des leaders politiques de premiers ordres ont apposé leur signature au bas du document, parmi lesquels : les leaders du parti politique (EDE) Claude Joseph, Wadner Edouard (RDNP), Marcel Lumérant (KID), Jean Michel Lapin (Nouvelle Orientation), André Michel (SDP), Kenold Mathieu (Veye Yo), Francenet Denius (Debout Citoyen), Marie Denise Claude (Groupe d’opposition des anciens signataires du Pacte), Patrick Sully W. Joseph (COPPOS-Haïti et Alliés), Wilson Joseph (COREPAD/PEA) entre autres. En fait, qu’est-ce qui a vraiment changé dans ce nouveau décret modifié ?

Certains ne diront pas grand-chose puisque tous les articles du décret précédent gardent leurs contenus. Ils ont pratiquement tous été augmentés ou légèrement modifiés. Pour preuve, le journal officiel Le Moniteur du jeudi 2 juillet 2026 dans lequel a été publié ce décret reprenait quasi-intégralement l’ensemble du décret antérieur. Le Moniteur n’a publié que 3 nouveaux articles portant les modifications. Mieux, l’article 2 de la nouvelle publication comprend à lui seul l’essentiel des changements. Et il indique tous les points de l’ancienne version qui ont subi des modifications. Le 3 juillet 2026 a paru dans le quotidien Le Nouvelliste une Tribune sous la plume de Me Jonel Dilhomme, ancien professeur à l’Université d’Haïti, intitulée : « De plus de 300 partis à trois grands pôles tirer les leçons du XIXᵉ siècle pour refonder la démocratie haïtienne. »

Dans ce texte, d’emblée, l’avocat s’interroge en prenant à témoins les lecteurs avec une question  à laquelle il apporte lui-même la réponse. « Peut-on construire une démocratie stable avec plus de 300 partis politiques ? La question mérite d’être posée avec lucidité. Dans la plupart des démocraties consolidées, les partis politiques jouent un rôle fondamental : ils structurent le débat public, élaborent des programmes, forment des dirigeants et organisent la compétition électorale. En Haïti, la prolifération des partis politiques produit souvent l’effet inverse. Loin de renforcer le pluralisme, elle contribue à la fragmentation du paysage politique, à l’affaiblissement de la gouvernance et à la dilution des responsabilités. Pourtant, l’histoire politique haïtienne nous enseigne une leçon essentielle : le nombre de partis n’a jamais garanti la stabilité d’une nation ». En vérité, pour un observateur politique avisé et un historien de l’histoire contemporaine haïtienne, tout est dit.

Certes, Jonel Dilhomme n’a pas fait une découverte. Mais son texte a la force de déconstruire une vieille théorie dans la classe politique haïtienne qui consiste à favoriser l’éclosion quasi-systématique d’un nombre conséquent de formations politiques à chaque période pré-électorale sous prétexte que la démocratie est nourrie de partis politiques. Si pour certains États cela peut être vrai, en Haïti, la preuve a maintes fois démontré que depuis l’avènement de la démocratie dite représentative en 1987 succédant à la dictature duvaliériste ou au jean-claudisme, c’est le contraire qui est prouvé. Non seulement le nombre n’a servi à rien sinon pire, mais l’on est loin de la qualité qui aurait pu faire la différence. La médiocrité et l’incompétence demeurent le maitre mot.

Ce que, d’ailleurs, l’auteur a très bien démontré dans sa Tribune de Le Nouvelliste. Avant de dresser une liste à la Prévert des anomalies et des incohérences de ces multiples partis politiques dans le paysage socio-institutionnelle du pays, Me Jonel Dilhomme apporte des arguments pour mieux faire comprendre son approche sur la problématique de la présence de tant de formations politiques en Haïti au XXIe siècle en comparaison aux siècles derniers. Période, d’après lui, où le pays se portait beaucoup mieux qu’en ce milieu de ce siècle de progrès et de la nouvelle technologie. « Le XIXᵉ siècle haïtien, souvent réduit à ses crises et à ses affrontements, fut à la fois une période tragique et extraordinairement riche sur le plan politique et institutionnel. À travers les rivalités entre monarchistes et républicains, centralisateurs et régionalistes, conservateurs et libéraux, les élites de l’époque débattaient de questions fondamentales : la nature de l’État, la répartition du pouvoir, le développement économique et la place d’Haïti dans le monde. 

Ces divisions furent parfois sources de conflits, d’instabilité et de ruptures institutionnelles. Mais elles s’inscrivaient généralement dans de grands courants de pensée identifiables. Le paradoxe est frappant : le XIXᵉ siècle haïtien, malgré ses guerres civiles et ses crises politiques, était souvent plus structuré idéologiquement que le début du XXIᵉ siècle. Aujourd’hui, l’extrême fragmentation politique brouille les repères, affaiblit les institutions et rend plus difficile l’émergence d’un projet national cohérent. Une démocratie ne se mesure pas au nombre de partis qu’elle compte, mais à la capacité de ses institutions à transformer les divergences politiques en décisions collectives. » Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette analyse à la fois cohérente et visionnaire. La Tribune de cet avocat et ancien professeur à l’Université d’Haïti est un appel à arrêter le massacre sinon l’hémorragie.

Le vendredi 3 juillet 2026, au cours de la journée, le ministère de la Culture et de la Communication, dans un communiqué envoyé dans les médias et sur le site du gouvernement, annonçait qu’une entente avait été trouvée entre l’Exécutif et le Conseil Électoral Provisoire sur le budget des élections à venir. Selon ledit communiqué, ce budget destiné au financement des prochaines opérations électorales est le fruit de longs échanges entre les deux parties estimant que cet accord constitue une avancée importante vers l’organisation d’élections libres et inclusives.

(…) « Cet accord survenu au terme de multiples rencontres a permis aux deux institutions de fixer à 120 millions de dollars américains le coût prévisionnel du processus électoral. Cet accord résulte d’échanges menés dans un climat de dialogue et de responsabilité institutionnelle, sous la supervision du Premier ministre et du président du CEP, avec l’appui technique du ministère de l’Économie et des Finances. L’évaluation budgétaire a pris en compte les besoins logistiques du scrutin, l’évolution de la situation sécuritaire, la réouverture progressive de certaines zones et les capacités financières de l’État. Ce budget pourra être ajusté si les circonstances l’exigent, d’un commun accord entre les deux institutions. » (…) (À suivre)

 

C.C

 

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here