Outre de nombreuses organisations des droits humains qui se montrent très critiques sur le décret électoral qu’a publié l’Exécutif, d’autres acteurs, cette fois politiques, sont montés aux créneaux pour dénoncer ce qu’ils appellent le « holdup du processus » par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Ils sont treize, parmi lesquels l’Union des Patriotes pour le Développement d’Haïti (UPADH), le Collège National des Démocrates (CND), le Mouvman Angajman pou Chanjman (MACH), ou encore le Parti Nouvelle Perspective (PNP). Tous ces partis politiques, certes ne représentant pas grand-chose sur l’échiquier politique haïtien, ont quand même critiqué l’attitude du chef du gouvernement. Dans un communiqué de presse daté du 9 juin 2026, les leaders de ces formations politiques rendent le chef de la Transition responsable de la dégradation de la situation politique du pays et de la défiance vis-à-vis du processus électoral qu’il tente, selon eux, de confisquer au profit de son parti.
Ces partis politiques, tout en multipliant les critiques sur le décret électoral, la nomination d’un Directeur général au CEP et les frais d’inscription trop élevés d’après eux, estiment que la meilleure des solutions est la démission du chef du gouvernement pour le remplacer par un Premier ministre plus consensuel afin de sauver la Transition. Pendant que le débat se poursuivait un peu partout sur le décret électoral, notamment dans les médias, le mercredi 10 juin 2026, Kelly C. Bastien, ancien sénateur du Nord et leader de Tèt Ansanm Pou Jistis ak Pwogrè Ayiti, un petit parti régional, était l’invité de la radio Magik9, une station de la capitale. Sans détour, l’ex-Président du Sénat de la République a donné sa version sur ce qui s’est passé pour la modification du décret électoral. Kelly C. Bastien est persuadé que la volonté de modifier le décret ne venait pas du Premier ministre, mais de son milieu. Pour lui, ce sont les membres de l’entourage du chef de la Transition, principalement des signataires du fameux « Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections », qui sont à l’origine ou tout au moins ont persuadé Alix Didier Fils-Aimé de charcuter le projet de décret émis par le CEP.
A en croire l’ancien Président de l’Assemblée Nationale, selon sa déclaration sur Magik9 le mercredi 10 juin 2026 : « Ce n’est pas Alix Didier Fils-Aimé qui est à la base des changements dans le Décret électoral. Pour ce que je sais, honnêtement, il y a des acteurs très influents dans l’entourage du Premier ministre qui se sont chargés de la rédaction du document. J’ai eu des discussions avec certains d’entre eux et j’en ai profité pour clairement les mettre en garde contre les difficultés qui s’en suivront. Ils ont fait fi de ma préoccupation. Il y a aussi certaines personnes proches du Premier ministre qui ont les mêmes préoccupations. Comme moi, leurs positions n’ont pas été prises en compte. Le Premier ministre était pris entre deux groupes. D’un côté, des acteurs très influents qui voulaient une modification du décret telle que nous la connaissons et, d’un autre côté, des acteurs qui s’y opposaient catégoriquement. Le groupe le plus influent a eu raison. »
Dans une note publiée le vendredi 6 juin sur son compte X, Kelly C. Bastien parlait, en ces termes, d’un texte qui a été salué par la Communauté internationale, entre autres Washington à travers son ambassade à Port-au-Prince : « L’ambassade des États-Unis salue la publication par le gouvernement haïtien d’un Décret électoral actualisé, qu’elle considère comme une étape importante dans le processus devant conduire à la tenue d’élections dans le pays. Nous réaffirmons notre soutien à Haïti dans ses efforts visant à renforcer la sécurité, consolider la stabilité et promouvoir une prospérité durable. » Cela va sans dire, le décret publié dans le journal officiel va dans le sens que souhaitait le gouvernement américain puisqu’il confirme les vœux de Washington de voir que tous citoyens haïtiens soupçonnés de collaborer avec les gangs ne peuvent participer à fonction élective. En effet, d’après l’article 153 qui comporte, d’ailleurs, plusieurs alinéas relatifs à la modalité pour s’inscrire au CEP, un point particulier attire notre attention.
Il est dit : « Toute personne faisant l’objet de sanctions internationales est exclue du processus électoral et ne peut présenter sa candidature à aucune fonction élective. » Il se trouve que le mercredi 17 juin 2026, l’ambassadeur américain en Haïti, Henry T. Wooster, était interrogé par le quotidien Le Nouvelliste dans le cadre, justement, de la publication de ce décret électoral. Certes, vous trouvez cette démarche non conforme à la neutralité des diplomates étrangers en poste dans un pays souverain. Mais, pour un pays comme Haïti, il n’y a là rien de surprenant. C’est le contraire qui aurait été surprenant surtout pour un ambassadeur américain en Haïti qui, dans le fait, est celui qui dirige ou dicte la politique haïtienne aux dirigeants. Lorsque Henry T. Wooster a été sollicité par le journal, il ne s’est pas gêné pour donner son avis.
Quand on l’interrogeait sur la présence des personnes sanctionnées par les Etats-Unis pour leur supposée relation avec les groupes armés dans la course aux élections en Haïti et sur ce qu’il pense de la réalisation des élections en 2026 ou 2027, celui que les Haïtiens considèrent comme un proconsul à Port-au-Prince a répondu de façon très diplomatique sans se gêner tout de même de faire comprendre que ce sont eux qui détiennent la réponse : « Nous n’aimerions probablement pas cela – que ces gens briguent le Sénat, la Chambre des députés ou pire la présidence de la République – . Toutefois, permettez‑moi d’être parfaitement clair : les sanctions relèvent d’un domaine, et une condamnation prononcée par un tribunal en relève d’un autre. Ce n’est pas la même chose. Les décisions concernant les personnes qui se présentent aux élections en Haïti ne relèvent pas du gouvernement des États-Unis. Ni de cette ambassade, ni de Washington. C’est une question qui appartient aux autorités haïtiennes et aux électeurs haïtiens. J’encourage une réflexion sérieuse sur la question.
Je sais que l’un des éléments qui a suscité beaucoup d’attention y compris dans la presse est la question des sanctions. Là encore, ce sont des sujets qui relèvent des autorités haïtiennes et des électeurs. Nous savons que les électeurs haïtiens trouveront une réponse appropriée. Encore une fois, ce n’est pas à nous d’en décider. Notre intérêt, notre enjeu dans ces élections, c’est de savoir si elles permettront de renforcer la stabilité. Voilà l’intérêt des États‑Unis. Par ailleurs, nous nous attendons à ce qu’elles (élections) aient lieu en 2026. Bien sûr, il est essentiel de comprendre qu’il y a ici un petit astérisque, une petite note en haut de la page lorsque nous l’affirmons. Et cet astérisque dit : à condition que les conditions de sécurité permettent la tenue des élections. Honnêtement, il est simplement trop tôt en ce 17 juin 2026 pour se prononcer de manière définitive.
Si, en effet, il s’avère possible d’organiser les élections à l’automne 2026, ce serait évidemment l’objectif, et c’est ce vers quoi nous travaillons actuellement. Nous ferons le point. Dans quelques mois, nous réévaluerons la situation. » Si le diplomate a parlé pour ceux qui ne connaissent pas l’influence de la politique américaine en Haïti, toutefois les gens dans ce pays n’ont pas fait grand cas de cette déclaration. D’ailleurs, c’est le coût de l’inscription à différent niveau qui a surtout énervé les chefs de partis qui voyaient dans cette directive une atteinte à leur droit de citoyen et une captation des élections par les candidats « riches ». Ce qui favoriserait les candidats du pouvoir, selon certains. Et le moins que l’on puisse dire, les postes ne sont pas donnés.

Si l’article 146 a interdit à tout citoyen de briguer plusieurs postes simultanément, l’article 157, lui, fixe les frais d’inscription pour tous les postes électifs. Selon cet article, il est réparti ainsi : « 1. pour le candidat à la présidence : deux millions (2,000,000.00) de gourdes ; 2. pour le candidat au Sénat : huit cent mille (800,000.00) gourdes ; 3. pour le candidat à la députation : trois cent mille (300,000.00) gourdes ; 4. pour le cartel de candidats au Conseil municipal : cent mille (100.000) gourdes ; 5. pour le cartel de candidats au CASEC : vingt-cinq mille (25,000.00) gourdes; 6. pour le cartel de candidats à l’ASEC : vingt-cinq mille (25,000.00) gourdes. » Une fortune pour un pays en banqueroute et un État totalement en faillite.
En effet, même avec des réductions allant jusqu’à 50% des frais d’inscription, cela devrait faire mal, très mal aux portemonnaies des candidats les plus démunis cherchant le plus souvent à gagner leur vie par le truchement des élections qu’elles soient démocratiques ou frauduleuses. Entre-temps, le Conseil électoral essayait d’avancer avec le processus. Dans un communiqué en date du 25 juin 2026, les Conseillers ont annoncé que plusieurs séances de travail avaient eu lieu au cours de ces dernières semaines entre l’organisme électoral et l’Exécutif. Cette série de rencontres s’est déroulée entre le 11 et le 23 juin, et c’est une Commission bipartite composée de 3 membres du Conseil électoral et de fonctionnaires de la Primature qui organisait ces rencontres devant apporter des changements au décret électoral du 2 juin. L’objectif était de mettre tous les acteurs autour de la table sur le budget, après que le CEP ait soumis par deux fois son projet de budget qui a été récusé par la Primature, et que les deux parties finissent par se mettre d’accord pour monter cette Commission bipartisane. Les travaux se faisaient sous les regards des représentants de plusieurs partis politiques qui ont participé aux discussions.
D’après le communiqué, « Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) informe de la tenue d’une série de rencontres de travail, entre le 11 et le 23 juin 2026, d’une Commission bipartite composée de trois membres du CEP et de représentants de la Primature, autour des changements à apporter au Décret électoral du 2 juin 2026. Ces modifications portent sur certaines dispositions relatives à l’indépendance de l’Institution électorale et d’autres éléments susceptibles de contrarier le bon déroulement du processus électoral en cours. Plusieurs représentants de partis politiques, invités par la Primature, ont également pris part aux échanges. » En fait, au lieu d’une, ce sont deux Commissions qui ont été mises en place par les protagonistes. D’après ce qui avait été rapporté par les deux camps, l’une était chargée de travailler sur les modifications apportées par le gouvernement et contestée par le Conseil et l’autre avait pour mission d’élaborer le budget électoral final. Car, selon le CEP, il n’y a plus de temps à perdre si les élections devraient être organisées à la fin de l’année 2026.
Une semaine après cette série de rencontres initiées par les deux parties en associant les organisations politiques, un compromis semblait avoir été trouvé concernant les points de dissension entre le CEP et le gouvernement. En effet, le lundi 29 juin 2026, c’est un long communiqué venu du ministère de la Communication qui a relaté le déroulé de ces trois jours de débats entre les protagonistes. Selon ce ministère, la hache de guerre est enterrée dans la mesure où les participants ont tous constaté la nécessité d’apporter des ajouts au texte du gouvernement dans le but de renforcer sa cohésion. Le ministère fait des échanges qui se sont déroulés dans un climat de respect mutuel. Loin peut-être de ce qui s’était passé lors de la première recontre au cours de laquelle le Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé, s’était contenté de présenter son décret électoral au CEP avec pour seule précision qu’il va être publié ce-jour. Là, les choses avaient l’air d’être mieux agencées entre des Conseillers cherchant à se démarquer d’un pouvoir qui cherche à avoir le contrôle du bateau avant même que tous les passagers ne soient à bord.
D’emblée, le communiqué voulait mettre les trois acteurs sur le même pied d’égalité, tout au moins, faire comprendre que cette Commission tripartie a servi à quelque chose de positif. « Le gouvernement, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) et les représentants des partis politiques, groupements et regroupements politiques ont tenu plusieurs séances de travail consacrées à l’examen approfondi du décret électoral du 2 juin 2026. Ces travaux s’inscrivent dans la volonté commune des différentes parties de doter le pays d’un cadre électoral consensuel, crédible et conforme aux aspirations du peuple haïtien. Les échanges, conduits dans un climat de respect mutuel, de responsabilité et d’ouverture, ont permis d’identifier les dispositions méritant des clarifications afin de garantir une meilleure compréhension et une appropriation collective du texte. Les participants se sont accordés sur la nécessité d’apporter des précisions à certains articles du décret, dans le seul objectif de renforcer sa cohérence, son applicabilité et sa capacité à répondre aux préoccupations légitimes exprimées par les acteurs politiques.
Le gouvernement réaffirme son engagement pour un dialogue inclusif et constructif et a, une fois de plus, privilégié le consensus afin de garantir des élections libres, transparentes, inclusives et apaisées. Le Conseil Électoral Provisoire, pour sa part, renouvelle son attachement à son indépendance institutionnelle tout en poursuivant une collaboration étroite avec l’ensemble des acteurs afin de garantir la crédibilité du processus électoral. Les partis politiques saluent la qualité des échanges et réitèrent leur engagement à accompagner le processus dans un esprit de responsabilité nationale, convaincus que le renforcement du consensus constitue un facteur essentiel de stabilité et de légitimité démocratique.
Les parties prenantes invitent l’ensemble de la population à demeurer confiante dans les efforts engagés en vue de consolider le processus démocratique et de renforcer durablement les institutions de la République. Les trois parties se sont accordées sur un texte visant à modifier le décret électoral du 2 juin 2026. Elles réaffirment leur conviction commune selon laquelle le dialogue, la concertation et le respect mutuel demeurent les fondements essentiels de la stabilité institutionnelle et du retour durable à l’ordre républicain, au bénéfice de l’ensemble de la Nation. » Un communiqué dont la tonalité démontre qu’il y a eu une parfaite harmonie de vue et d’implication de chacun des acteurs. Ce qui reste pourtant à prouver tout au long d’une trajectoire épineuse puisque chacun épie de façon attentive et discrète la moindre intention de l’autre. (À suivre)
C.C









