C’est ici qu’on dit qu’on danse?

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Premier Conseil des Ministres. Chaque ministre va-t-il travailler pour faire avancer la cause des masses ou celle des gros zouzoun qui ont investi gros pour la ''victoire'' de Jovenel?

J‘étais encore gosse, à vous dire vrai, j’étais encore un ti katkat lorsque j’entendais ma grand-mère paternelle, à l’occasion, faire allusion aux ”pirouettes”, virées et dévirées d’un mec, grand amateur de bals de quartiers devant l’Éternel, ti bal katye. Ce coco existait-il vraiment qui adorait les jupes, la musique et les ti siyepye de maison”? Était-ce dans l’imaginaire de ma grand-paternelle? Racontait-elle quelqu’histoire qu’elle tenait de ses parents, de son entourage? Je n’en sais rien, n’ayant jamais eu la présence d’esprit, la curiosité de le lui demander. Pour les besoins de ce texte, disons que ce  bonhomme, fictif ou réel, s’appelait Raphaël Ratbal.

Les oreilles-radars de Ratbal étaient toujours à l’affût de l’occasion de montrer ses talents de fin danseur. Il n’attendait pas d’être invité. Il s’invitait lui-même, assuré de pouvoir se faufiler parmi les  convives sans aucun problème. Dieu merci, il y avait souvent une occasion pour faire de Ratbal un larron. Il prenait toujours ses précautions. Avec prudence, il s’approchait de la maison où supposément devait alors lieu le bal; il rodaillait, observait, tchéquait, puisqu’il n’était pas invité. Il ne voulait quand même pas se faire éconduire malman.

Alors, s’approchant timidement de la première personne à qui il pouvait s’adresser, il demandait: c’est ici qu’on dit qu’on danse? Si c’était oui, il ”s’invitait”. Une fois le bal commencé, la musique devait être à son goût, les dames aussi. Il s’assurait qu’il y avait assez à manger et à boire pour qu’il puisse bien se régaler. Il prenait mille précautions pour ne pas faire de gaffes. Mais si d’aventure,  il n’était pas satisfait de la tournure des événements, par exemple les filles pouvaient lui faire grise mine, et bien il tuipait, traitait la maisonnée des pires injures que Cassagnol lui-même n’aurait pas dites au bœuf et s’en allait, dans un autre quartier, à la recherche d’un autre bal de maison. Éventuellement, il demanderait encore: c’est ici qu’on dit qu’on danse?

Dans cette même perspective que Ratbal, j’ai fait le tour des récentes nouvelles me parvenant du pays, pour ”m’y inviter”. Je m’en suis approché avec précaution. À ma façon, je m’informais: est-ce bien ce qui se passe? Ne me suis-je pas trompé? Dois-je faire confiance à ce qui se dit, se fait, à ce que je lis, à ce que j’entends. J’avançais près de l’événement avec circonspection, précaution, prudence, discernement, retenue, un peu comme l’ami Raphaël Ratbal qui s’enquérait: c’est ici qu’on dit qu’on danse?

À qui peut profiter le crime ? Magazen gwo komèsan yo pa janm boule. Bizarre. Sa dwòl. Allez comprendre. Mystère.

Me promenant du côté des éminents représentants de la société civile (SC), quelques uns d’entre eux que j’ai pu apercevoir, plutôt de loin, applaudissaient le nouveau gouvernement Jovenel Moïse-Jack Guy Lafontant. J’ai cru remarquer Rosny Desroches de l’Initiative de la Société Civile (ISC), D’Amary Joseph Noel des Coordinations  Nationales Provisoire  de la Société Civile Haïtienne (CONAPSH) et Jocelyne Colas de la Commission épiscopale nationale Justice et paix (JILAP). Ils reconnaissaient, de façon unanime, qu’«un virage politique vient d’être effectué avec la ratification de l’énoncé de politique générale de Jack Guy Lafontant». À vrai dire, les applaudissements n’étaient pas nourris, chauds, enthousiastes.  Ils semblaient battre des mains plutôt pour se donner du courage.

Sans sous-estimer leur rôle, leurs interventions ponctuelles, je dois avouer que ces éléments de la SC ne sont pas à proprement parler des «éclaireurs de l’aube». Je les considère plutôt comme des babiadors moraux. Ils vivent dans le petit cercle des animateurs d’une ”société civile” perchée dans sa tour d’ivoire à observer les catégories sociales en grande difficulté sinon en danger de mort. Ils déplorent leus conditions de vie, se lamentent, se désolent, pleurnichent, pleurnichottent, mais en attendant, tous mènent une vie plus que confortable. On ne les sent pas, on ne les voit pas vraiment aux côtés des masses, revendiquant avec elles, pour elles. Yo la, y ap viv, y ap plenyen. C’est tout.

En 2013, JILAP se plaignait de ce que «Jusqu’à aujourd’hui, l’administration du président Michel Martelly et du premier ministre Laurent Lamothe n’a pas encore adressé les problèmes fondamentaux du pays en leur apportant des solutions réelles». S’en est-elle jamais préoccupée pour autant? Quel suivi a fait vraiment la JILAP? Sauf qu’elle s’apitoyait sur «les mauvaises conditions des familles déplacées vivant encore sous des tentes trois ans après le séisme du 12 janvier 2010, le manque de respect pour la dignité et les droits humains […]   autant de problèmes cruciaux auxquels le pays continue de faire face». Du parler en pile pour mettre là. Depuis, la mystification des masses souffrantes, soutenue ouvertement par un cardinal Langlois à El Rancho et d’autres hommes et femmes d’Église, a continué de plus belle.

À l’époque, JILAP flairant des élections dirigées s’inquiétait de l’émergence de «dirigeants illégaux n’ayant aucune légitimité pour diriger le pays dans le sens du respect des droits humains». Avec un peu d’effort, on voudrait bien accepter que Jovenel Moïse ne gouverne pas dans l’illégalité, mais peut-on parler d’un président légitime? JILAP n’en souffle mot, mais sa représentante applaudit. Rosny Desroches aussi dont on sait ki kote l kanpe. Sûrement pas aux côtés des laissés-pour-compte. Quant à D’Amary Joseph Noel, il traîne, depuis que le diable était caporal, un Pré-congrès Rassembleur de la Société Civile Haïtienne – gwo mo pou touye ti chen – qui finalement a accouché de Coordinations  Nationales Provisoires  de la Société Civile Haïtienne, au pluriel, pardon. Ou pa konn sa y ap fè. La musique du bal rassemblant, ou rassembleur, n’étant pas vraiment de mon goût, les convives n’étant pas particulièrement sur ça, j’ai krazé un kite sa.

J’ai eu alors l’idée d’aller me ballader du côté de ce qui reste du Palais national. J’ai demandé au premier blanc-bec  dans les alentours, en réalité c’était une blanche-becque, je lui ai donc demandé: c’est ici qu’on dit qu’on danse? Elle m’a répondu, l’air étonné: ou pa moun isit, ce n’est pas Sweet Micky qui est ”au programme” présidentiel ce soir. Il y a plutôt, que je sache, la première rencontre entre le président Jovenel et son quarteron de ministres dont les noms, à deux ou trois exceptions près, sont inconnus du public. Quant à leurs compétences, ça c’est un secret jovenellois.

Philippe se prêtera-t-il à un plea bargain, ce marché entre un juge et un accusé pour avoir les charges de ce dernier réduites en échange de sa coopération ?

En organisant le premier Conseil des ministres quelques heures après l’installation des membres du cabinet ministériel, on a l’impression que le nouveau président veut faire vite et même peut-être trop vite. Depuis plusieurs décennies, et surtout pendant l’administration de Martelly il y a eu mauvaise gouvernance en terme de gestion des affaires du pays, ce qui est à la source de l’aggravation des conditions de vie des couches défavorisées. Alors, que compte faire Jovenel? Va-t-il s’agir seulement d’un projet bananant? Quelles sont les perspectives quant au nombre d’emplois à créer, au nombre d’hôpitaux publics à construire et/ou à rénover, au nombre de kilomètres de routes à pourvoir au pays, au nombre d’écoles à bâtir et à réhabiliter?  Secrets ministériels…

Chaque ministre a-t-il reçu une feuille de route de la part du chef de l’État de sorte qu’il soit comptable de sa performance sur une période donnée? Tant auprès du président lui-même qu’auprès de la population. Chaque ministre va-t-il travailler pour faire avancer la cause des masses ou celle des gros zouzoun qui ont investi de grosses sommes d’argent pour assurer la ”victoire” de Jovenel aux urnes, alors que les autres candidats ont été ”bananes”? Depuis dikdantan, kiyè pral kay ganmèl, fòk ganmèl  t a fè yon kout al kay kiyè. N’est-ce pas? Or rien n’a encore suinté dans la presse, car il faut bien satisfaire députés et sénateurs qui s’attendent à ce que leurs gamelles soient pleines à déborder, avant de penser aux catégories dans le besoin urgent. Donc, motus, et pour la patrie, bêchons, joyeux. Insatisfait des débats ministériels tournant autour de cuillers et de gamelles, j’ai choisi de chercher ailleurs, d’autant que pwomennen chèche pa janm dòmi san soupe.

Chemin faisant, une odeur âcre de brûlé m’est montée à la gorge. Tout de suite, les flammes d’un incendie ont lui quelque part dans mon cerveau. Décemment je ne pouvais pas aller m’enquérir de ”c’est ici qu’on dit qu’on danse”. Toutefois, l’odeur persistante dans ma gorge m’a conduit dans le voisinage du marché public dénommé Croix-des-Bossales, l’objet d’un sinistre dans la soirée du dimanche 19 mars 2017. Quelle dévastation! Quelle horreur! Des tonnes de marchandises appartenant à ces commerçant-e-s du secteur informel, toutes réduites en cendres. Des petites bourses victimes de la rage du feu. Des petites gens à qui la vie et les circonstances font la guerre en plus d’un mauvais sort qui s’acharne sur eux de façon récurrente. De tels malheurs sentent non seulement la fumée, mais encore la criminalité, sauf que c’est difficile sinon impossible à prouver.

Ce n’est pas le premier incendie qui a ravagé le marché de la Croix des Bossales ; il avait déjà été partiellement détruit par un incendie dans la nuit du 23 au 24 mars 2016. Tout juste à un an d’intervalle. Dans la matinée du lundi 4 avril 2016, il y a eu l’incendie du marché situé à l’angle de la rue Villate et Lamarre, à Pétion-Ville. Il était réservé aux vendeurs de matériels électriques et de trucs pour plomberie. Le 20 Novembre 2016, c’était au tour tour du marché La Coupe, ”mache kokoye”, situé sur la route de Frères, commune de Pétion-ville. Il était aussi victime d’un violent incendie. Le marché de Bizoton, construit en 2012, a été incendié dans la nuit 5 au 6 décembre 2016. Du même coup, rappelons l’incendie du marché de Tabarre en février 2012 et celui du Port, situé  à proximité de la Croix-des-Bossales (en arrière du Marché Hyppolite), le   vendredi 28 décembre 2012.

Quatre incendies de 2016 à 2017 ! Deux autres en 2012, à dix mois d’intervalle. C’est trop ! Et c’en est trop. Ce ne peut pas être l’œuvre du hasard. Il faut le dire haut et fort, ce sont des incendies allumés par des mains criminelles dont les auteurs intellectuels sont de fieffés criminels. À qui peut profiter le crime sinon qu’à ces gwo zouzoun propriétaires de magasins et qui vendent les mêmes articles que ces victimes des marchés incendiés: produits cosmétiques, tissus, charcuterie, vêtements et chaussures usagés. Tout à fait par une curieuse coïncidence, ils tiennent gwo magazen à Pétion-Ville. Suivez ma plume, si nou konprann.

Constipées” ou non, les autorités annoncent toujours ”une enquête autour de l’incendie”. Les médias et les représentants de la société civile souhaitent que ”l’action publique soit mise en mouvement contre les personnes impliquées, éventuellement, dans l’incendie, afin de les juger et punir, conformément à la loi”. Men se bobin. C’est de la bobine. Ou tande bèf... L’Observatoire haïtien des droits humains (OHDH) dit relever une «négligence» de la direction du marché, ”déplore la vulnérabilité du marché de la Croix-des-Bossales en matière de sécurité dans les heures nocturnes, ainsi que la faible présence policière dans les espaces dévastés du marché pour assurer la protection de ses occupants ‘‘. Mais de façon étrange, magazen gwo komèsan yo pa janm boule. Allez comprendre. Mystère.

« Aucune démarche visant à recenser les marchandes et marchands victimes de cet incendie [Croix des Bossales] n’a été faite », a regretté l’OHDH. Pourtant, il s’agit de plus de ”200 vendeuses et vendeurs en détresse”. Dans une note de presse, l’administration communale de Port-au-Prince, n’a pas manqué de promettre d’accompagner les marchandes et marchands, victimes de cet incendie, une fois que l’étendue des dégâts aura été évaluée. Ce qui signifie que ”l’enquête se poursuit”, enfin, se poursuivra, au gré du laisser-aller, du manfoubinisme coutumier de nos institutions. Cela signifie aussi que les victimes de l’incendie vont rester gros Jean comme devant. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai boisé bien vite, puisque ce n’était pas ”ici qu’on dit qu’on danse”.

J’ai continué à m’enquérir d’un endroit où je pouvais demander si c’est ici qu’on dit qu’on danse. Ô surprise ! Une note positive ! J’ai frappé à la bonne porte, à la porte du tribunal présidé par la juge Cecilia Altonaga à Miami qui a rejeté une requête visant à  ne pas faire cas d’un acte d’accusation de trafic de drogue contre Guy Philippe. Madame la juge a également déclaré que Philippe n’avait pas d’immunité contre les poursuites en tant qu’officier élu en Haïti parce qu’il n’avait pas été assermenté avant son arrestation. Apali papa! Ala yon bon jij!  Mieux. Alors que l’arrogant Philippe avait plaidé son innocence, la Altonga a requis que le présumé coupable lui fasse savoir avant le 17 avril  s’il a l’intention de plaider coupable. Grosse affaire. Beaucoup à méditer pour ‘Guito’.

Bien sûr je me suis plu en la compagnie de Cecilia, là où vraiment qu’on dit qu’on danse. Il y avait dans l’air comme un air de Coupé Cloué ”Jij, jije m byen, pa jije m isit, pa jije m lòtbò, jije m la”. Ah oui, Guy Philippe, Cecilia Altonaga va vous juger ”la”, pour vos actes criminels passés, politiques et pénaux. Ah oui, Guy. J’applaudis Cecilia qui, dans un créole coupé-clouant, va vous chanter Ala ba li mwen t a bali! Et moi de reprendre en chœur avec elle: Kè m kontan, zop, zobolop! Kè m kontan!

Au bout de mes péripéties raphaël-ratbalardes, j’ai fini par tomber sur le bon endroit où je n’ai même pas eu à poser la question c’est ici qu’on dit qu’on danse?  J’ai dansé de mon saoul avec Cecilia. Kè m kontan, zop, zobolop! Kè m kontan!

25 mars 2017

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