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Le président salvadorien Bukele lance une guerre illégale en Haïti, avec le soutien de troupes dominicaines

Quel rôle joue Marco Rubio dans cette offensive ?

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Le président salvadorien Nayib Bukele a déployé unilatéralement 1 150 soldats salvadoriens en Haïti, en violation du droit international et des conditions qu’il avait lui-même posées en mars 2024.

(English)

Le 29 février 2024, le Viv Ansanm (Vivre ensemble), une alliance des groupes armés des quartiers de la grande région de Port-au-Prince, a bloqué l’aéroport international de la capitale, empêchant ainsi le retour en Haïti du très décrié Premier ministre de facto Ariel Henry.

Ce dernier revenait du Kenya, où il venait de signer un accord autorisant le déploiement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), une force par procuration, sorte de « coalition des volontaires », concoctée par le secrétaire d’État de l’époque, Antony Blinken, pour combattre le Viv Ansanm, qu’un porte-parole du Pentagone a qualifié l’été dernier de « proto-insurrection ».

Le peuple haïtien a accueilli l’éviction d’Henry avec une quasi-unanimité.

Le premier avion transportant 100 soldats des « forces spéciales » salvadoriennes que Bukele a illégalement déployés en Haïti est arrivé le 22 octobre, au lendemain de l’annonce de son « opération de sauvetage ».

Mais neuf jours plus tard, Ian Miles Cheong, figure malaisienne d’extrême droite et véritable marionnette d’Elon Musk, a tweeté : « Haïti s’est effondrée. Le président [sic] n’est plus dans le pays. Les ports sont officiellement fermés. Des gangs cannibales assiègent le palais national à Port-au-Prince », ce à quoi Musk a immédiatement répondu : « La fin des temps. C’est encore plus sombre que Mad Max. »

Mais un sauveur s’est rapidement manifesté. Le lendemain, le président salvadorien d’extrême droite Nayib Bukele a répondu à Cheong : « Nous pouvons régler la situation. Mais il nous faudra une résolution du CSNU [Conseil de sécurité de l’ONU], le consentement du pays hôte et la prise en charge de tous les frais de la mission. »

Fouler aux pieds le droit international

Aujourd’hui, deux ans et demi plus tard, l’heure de Rambo a enfin sonné pour Bukele. Au moment où nous écrivons ces lignes, le 27 octobre, quelque 450 soldats salvadoriens ont déjà débarqué en Haïti au cours des cinq derniers jours, et 700 autres devraient arriver prochainement. Le premier déploiement, composé de 100 membres des « forces spéciales », a eu lieu le 22 octobre, au lendemain de l’annonce par Bukele de son « opération de sauvetage ». (Au moment de mettre sous presse, le média salvadorien Tendencias rapporte que 1 000 soldats salvadoriens se trouvent désormais en Haïti.)

Mais ces quelque 1 100 soldats salvadoriens, bientôt tous sur place, ne sont pas déployés dans le cadre de la Force de répression des gangs (GSF, selon son sigle anglais), lancée en septembre 2025, qui est la version élargie et remaniée de la MMAS de Blinken, conçue par l’actuel secrétaire d’État Marco Rubio. Les Salvadoriens envoyés la semaine dernière sont placés sous le commandement unilatéral de Bukele, ce qui constitue un reniement scandaleux de son tweet du 10 mars 2024 (il fallait « une résolution du CSNU ») et une violation flagrante de la Charte des Nations unies.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avec le président salvadorien Nayib Bukele au Salvador, le 3 février 2025. Photo : Département d’État américain

Ce déploiement salvadorien illégal a été déclenché par la mort, le 18 octobre, de cinq mercenaires de la GSF, dont quatre mécaniciens aéronautiques salvadoriens qui faisaient partie d’un contingent d’environ 80 Salvadoriens rattachés à la fois à la MMAS et à la GSF.

Bien qu’Haïti Liberté ait rapporté la semaine dernière que ces mercenaires avaient péri brûlés vifs dans leur véhicule blindé, les États-Unis et le Salvador ont continué d’affirmer, sans la moindre preuve, qu’ils étaient encore en vie. Les troupes qu’envoie Bukele constituent donc une prétendue « mission de sauvetage ».

Mais ce subterfuge a semblé tomber à l’eau le 24 octobre, lorsque le groupe armé Chen Mechan (Chien méchant), affilié au Viv Ansanm, a restitué les corps des mercenaires, qui, selon lui, avaient été tués lors de l’embuscade contre le véhicule blindé, lequel a ensuite été incendié.

Bukele conteste pourtant que ces corps soient ceux de ses soldats rattachés à la GSF, alors même que le commandement de la GSF le contredit en déclarant ne pas savoir de qui il s’agit.

Fils-Aimé aux abonnés absents

Par ailleurs, la deuxième condition posée par Bukele en 2024 pour « régler la situation » n’a pas non plus été remplie. Il n’y a eu absolument aucun « consentement du pays hôte ». D’abord, un tel consentement est impossible à obtenir, car Haïti n’a qu’un Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, protégé par les États-Unis, de plus en plus impopulaire, et qui gouverne par décret. Ensuite, Fils-Aimé n’était même pas présent en Haïti au moment où Bukele a commencé à y faire débarquer ses troupes. Fils-Aimé avait quitté le pays le 22 octobre à bord d’un jet privé pour assister à un mariage au Mexique, et n’est revenu que le 27 octobre.

Le jet privé affrété par le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé pour assister à un mariage au Mexique la semaine dernière. La location a coûté plus de 100 000 dollars aux finances publiques. Photo : Corvington Matin

Pour couronner le tout, la rédaction de Corvington Matin rapporte que « le jet privé affrété par le Premier ministre de facto pour se rendre à un mariage au Mexique la semaine dernière a coûté au Trésor public plus de 100 000 dollars américains, si l’on se fie aux tarifs de location en vigueur pour cet appareil, qui a totalisé 16 heures de vol pour transporter Alix Didier Fils-Aimé et sa famille… L’avion a décollé de Port-au-Prince et a fait escale à Miami, tant à l’aller qu’au retour. Même après ce voyage, la population n’avait toujours pas été informée de l’absence du Premier ministre du territoire national. »

Il ne reste donc qu’une seule inconnue, la troisième condition : « la prise en charge de tous les frais de la mission ». Le déploiement unilatéral de Bukele ne relevant pas de la GSF, une question se pose : qui va en couvrir les coûts ? La seule réponse logique : le contribuable américain.

Haïti Liberté a demandé au département d’État américain s’il avait été informé au préalable du déploiement de Bukele ou s’il lui avait donné son aval. Il semble très peu probable que ce dernier ait envoyé ses troupes en Haïti sans un feu vert de Washington, et plus précisément de Marco Rubio.

Le Salvador de Bukele est l’un des « plus proches alliés d’Amérique centrale » de l’administration Trump, rapporte The Latin Times. « Bukele présente depuis longtemps les États-Unis comme le partenaire international le plus essentiel du Salvador, et son gouvernement n’a guère cherché à dissimuler son alignement sur le programme plus large de l’administration Trump », qui comprend notamment « la riposte aux activités du Parti communiste chinois » dans l’hémisphère et « les efforts constants de Washington pour inciter les gouvernements alliés à s’abstenir de tout engagement avec La Havane », tout particulièrement avant le vote, le 28 octobre, sur la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies réclamant la levée de l’embargo américain contre Cuba. Il a été fait allusion à ces deux sujets dans le compte rendu du département d’État sur l’entretien téléphonique du 13 octobre entre Rubio et Bukele. Il est raisonnable de penser que la question d’Haïti a également été abordée.

Bukele a-t-il donc reçu des assurances qu’il serait remboursé pour ce déploiement ? Lui et Rubio vont-ils tenter d’obtenir cet argent, a posteriori, auprès du Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (UNSOH, selon son sigle anglais), un mécanisme conçu par Rubio pour détourner des fonds du budget onusien de maintien de la paix afin de financer la logistique de la GSF ?

« Perçus strictement comme des envahisseurs »

Quoi que Rubio ait promis ou non, les troupes de Bukele ont débarqué sur un champ de bataille pour lequel son « modèle Bukele » n’a jamais été conçu. Pour des soldats salvadoriens, rafler des jeunes tatoués dans les quartiers populaires de San Salvador est une chose. Affronter le Viv Ansanm dans le dédale de Croix-des-Missions et dans la plaine ouverte de Croix-des-Bouquets en est une tout autre.

C’est du moins l’avis de Chris Martin, qui est bien placé pour le savoir. Ancien conseiller des forces spéciales américaines, fort de trois rotations de combat au sein du Commandement régional Sud en Afghanistan, Martin a également été commandant du contingent américain en Haïti dans le cadre de la mission onusienne MINUSTAH, et a été personnellement chargé de la formation de l’unité SWAT de la Police nationale d’Haïti (PNH). Dans une analyse publiée le 25 octobre sur sa page LinkedIn, intitulée « L’escalade de Bukele : opérations parallèles et limites cinétiques du modèle salvadorien en Haïti », Martin soutient que Bukele a « contourné les lents mécanismes de supervision de la GSF pour lancer une opération de sauvetage parallèle et unilatérale », ce qui « fracture entièrement la structure de commandement unifiée » de la mission autorisée par l’ONU.

Chris Martin, ancien conseiller des forces spéciales américaines ayant effectué trois missions de combat en Afghanistan.

La critique de Martin commence par la question des uniformes. En déployant des techniciens en aéronautique, puis des centaines de membres des forces spéciales, dans les rues de Port-au-Prince en tenue de combat complète, le commandement salvadorien a, selon lui, « commis une erreur tactique fondamentale ». Sur un champ de bataille asymétrique, explique-t-il, « votre profil visuel détermine la manière dont vous êtes pris pour cible ». Lorsque l’étranger pénètre sur un théâtre d’opérations « en ignorant tout de la langue, de la culture et du terrain humain local », son « uniforme cesse d’être un symbole de la puissance de l’État : il devient un marqueur de cible très visible ». Les combattants des quartiers, note Martin, n’ont pas besoin de rivaliser avec la technologie des envahisseurs. Ils « attendent simplement que des colonnes blindées prévisibles pénètrent dans leurs zones de tir préparées à l’avance ».

Mais l’argument le plus important de Martin est d’ordre politique, et non tactique. Les planificateurs de Washington et de San Salvador qualifient leurs cibles de « gangs », de « criminels » et de « terroristes ». Mais ils ignorent comment les habitants des quartiers populaires d’Haïti, là où est né le Viv Ansanm, perçoivent ces combattants, et surtout comment ils perçoivent la GSF et, désormais, les forces spéciales salvadoriennes qui affluent dans le pays. « Pour la population sur le terrain, ces unités extérieures sont perçues strictement comme des envahisseurs », écrit Martin.

Cette offensive étrangère, soutient-il, maintient à flot « un gouvernement par procuration non représentatif, qui ne compte aucun élu et gouverne strictement par décret exécutif », en l’occurrence le gouvernement de Fils-Aimé, grand amateur de jets privés. Ce faisant, elle « provoque une consolidation nationaliste ». Les rivalités entre groupes armés sont « instantanément effacées par la présence d’une botte étrangère », et les groupes armés peuvent désormais présenter leur combat « comme une défense autochtone de la souveraineté nationale », la communauté devenant leur « bouclier de renseignement et de logistique ».

En évaluant les avantages dont pourrait disposer la coalition Viv Ansanm, Martin se penche sur ce qu’il appelle « l’esprit de 1804 ». Haïti a été « forgée dans le feu de la première révolution d’esclaves victorieuse de l’histoire de l’humanité », rappelle-t-il aux « stratèges de salon ». Lorsque des troupes étrangères arrivent à bord d’avions étrangers, « peu importe la couleur de l’uniforme que portent les forces extérieures, ou qu’elles viennent du nord, depuis San Salvador, ou du sud, depuis Washington ». Dans la mémoire collective haïtienne, elles sont « immédiatement assimilées à l’archétype historique de l’oppresseur », tandis que les combattants locaux, « aux yeux de la communauté, passent du statut d’acteurs régionaux à celui de Guerriers ».

Son constat est sans détour : « Les forces conventionnelles ne contrôlent que ce qu’elles occupent physiquement, tandis que les réseaux locaux gouvernent le terrain. » Loin de sauver le régime de facto en Haïti, « l’escalade unilatérale de Bukele a, par inadvertance, accéléré l’effondrement de la légitimité de l’État par procuration ». Alors que les élections sont reportées sine die, Martin conclut : « Bukele tente d’imposer la sécurité du haut vers le bas pour protéger une structure politique creuse, arrivée au bout du chemin. »

« Nous n’avons pas peur »

La prédiction de Martin est déjà en train de se vérifier. Dans une vidéo diffusée le 25 octobre, Joseph Wilson, plus connu sous le nom de Lanmò San Jou (« La mort ne sait pas quel jour elle viendra »), chef du groupe armé 400 Mawozo qui contrôle une grande partie de Croix-des-Bouquets, s’est adressé directement à Bukele. Il a invoqué le nom de Jean-Jacques Dessalines, le père fondateur qui mena l’armée révolutionnaire haïtienne à la victoire contre les troupes de Napoléon en 1803 et proclama l’indépendance le 1er janvier 1804.

Wilson a affirmé que les quatre Salvadoriens étaient déjà morts, tués par « erreur » alors qu’ils s’étaient aventurés sur le territoire d’un groupe voisin à bord d’un véhicule inconnu, et a nié toute implication de ses hommes. S’il les avait capturés, a-t-il lancé à Bukele, « vous auriez quitté le Salvador pour venir vous asseoir à ma table. Je les aurais gardés en vie. » Et sa contrepartie aurait été d’ordre politique : « Je vous aurais demandé de faire partir tous les étrangers d’Haïti », a-t-il déclaré. « La présence d’étrangers ici n’est pas dans notre intérêt ; ils ne vont rien changer pour nous ici. »

Joseph « Lanmò San Jou » Wilson, chef du groupe armé 400 Mawozo de Croix-des-Bouquets, interrogeant deux policiers de la PNH qu’il a capturés au sujet de leurs salaires dérisoires, d’environ 228 dollars par mois. (CLIQUEZ POUR VOIR LA DÉCLARATION VIDÉO)

Wilson a également présenté trois policiers de la PNH retenus en captivité. Tous trois ont critiqué le gouvernement de facto pour l’attention qu’il prodigue aux Salvadoriens tout en négligeant leur propre libération. Wilson a par ailleurs clairement fait savoir que ses hommes ne fuiraient pas devant les Salvadoriens, mais qu’ils tiendraient bon et combattraient, car, a-t-il affirmé, ils « n’ont pas peur ».

Washington et la presse bourgeoise haïtienne qualifieront sans doute ces propos de simple bravade de gangsters. Or, c’est précisément cette « consolidation nationaliste » contre laquelle Martin met en garde. En dépêchant une armée étrangère placée sous son commandement personnel, Bukele a offert à des chefs comme Wilson le manteau de Dessalines. Quel que soit le jugement que l’on porte sur le Viv Ansanm, ses chefs sont désormais en mesure de se présenter, avec une crédibilité croissante dans les quartiers populaires, comme les défenseurs de la nation face à un envahisseur, à l’instar des Cacos qui prirent les armes contre l’occupation des Marines américains commencée en 1915.

L’entrée en scène des Dominicains

Cette réaction patriotique risque de s’exacerber encore avec l’apparition de soldats dominicains aux côtés des Salvadoriens.

Le 26 octobre, vers 15 h 30, un correspondant de Live Tanbou Verite se trouvait au Carrefour Marin, à Croix-des-Missions, dans le quartier du Chen Mechan, au moment même où un violent échange de tirs éclatait entre les forces salvadoriennes et les combattants du Viv Ansanm. Le correspondant a vu un soldat en uniforme militaire dominicain sortir d’un véhicule blindé. Alors que les tirs s’intensifiaient, le soldat est remonté dans le char.

Cette observation contredit formellement le président dominicain Luis Abinader, qui a déclaré le 26 octobre que « la participation de personnel dominicain n’a jamais été envisagée » dans le cadre des opérations de la mission internationale en Haïti.

Une vue Google Earth du Carrefour Marin, à Croix-des-Missions, où, le 26 octobre, un journaliste haïtien a vu un soldat dominicain sortir d’un véhicule blindé salvadorien, dans le quartier du groupe armé Chen Mechan (Chien méchant), alors que les combats faisaient rage.

Pourtant, Abinader n’a jamais caché son soutien politique à l’aventure de Bukele. « Je m’identifie à la position du président Nayib Bukele, que nous devons soutenir : défendre la dignité et la vie de ces quatre Salvadoriens venus œuvrer pour la paix en République d’Haïti », a tweeté Abinader le 26 octobre. La veille, il avait annoncé avoir discuté avec Bukele d’une « collaboration logistique et en matière de renseignement pour des opérations contre les gangs criminels en Haïti ». Il a également offert à la GSF des soins médicaux pour ses blessés. « Les relations avec le président Bukele sont très bonnes », a-t-il affirmé le 26 octobre. Et si Bukele souhaite se rendre à la frontière haïtiano-dominicaine, a confié Abinader au Diario Libre, « nous l’accueillerions évidemment et lui apporterions tout notre soutien ».

Peu de choses sont susceptibles d’enflammer davantage le sentiment populaire haïtien que la présence de troupes dominicaines sur le sol haïtien. Les Haïtiens n’ont pas oublié le « massacre du persil » de 1937, au cours duquel les troupes du dictateur Rafael Trujillo massacrèrent jusqu’à 20 000 Haïtiens et Dominicains d’origine haïtienne, ni la décision de justice de 2013 qui a privé de leur nationalité des dizaines de milliers de Dominicains d’origine haïtienne. Et ils subissent aujourd’hui les expulsions massives, orchestrées par Abinader, de centaines de milliers d’Haïtiens, y compris des femmes enceintes et des enfants. Un soldat dominicain descendant d’un véhicule blindé à Croix-des-Missions, c’est la réalisation d’un cauchemar de longue date, et une aubaine pour les recruteurs du Viv Ansanm.

« Personne n’est autorisé à partir »

L’ampleur et la violence de l’offensive sont documentées dans un rapport de situation de la GSF daté du 26 octobre et obtenu par Haïti Liberté.

Un Salvadorien porte secours à un autre blessé lors d’un affrontement avec le Viv Ansanm le 25 octobre près de Cul de Sac, en Haïti. (CLIQUEZ pour la VIDÉO).

« Le déploiement de troupes d’élite salvadoriennes venues secourir leurs techniciens enlevés a déclenché de violents combats, poussant le gouvernement haïtien à qualifier la situation de “priorité absolue” et entraînant la mise en place immédiate d’un cordon de sécurité international », indique le rapport.

« Un contingent de 100 soldats d’élite salvadoriens mène une opération de ratissage massif, appuyé par des véhicules blindés de la Police nationale d’Haïti (PNH) et des forces salvadoriennes (GSF), dans les bastions de Santo, Marassa, Shada et Croix-des-Bouquets », poursuit le rapport. « PERSONNE n’est autorisé à partir sans avoir été contrôlé. »

Il convient de noter la confusion du commandement, les « forces salvadoriennes » étant assimilées à la GSF. C’est exactement ce contre quoi Martin met en garde. Les forces salvadoriennes « d’élite » dirigent l’opération, ne bénéficiant que d’un « soutien » de la PNH, la seule force armée (avec l’armée d’Haïti) que la Constitution haïtienne de 1987 autorise sur le sol de la plus ancienne république d’Amérique latine, et de la GSF, la seule force étrangère reconnue (mais non dirigée) par le Conseil de sécurité de l’ONU. Les troupes de Bukele opèrent sous sa seule autorité. Selon le Miami Herald, Bukele fait agir ses troupes « indépendamment de la mission [GSF], en rendant compte directement à son commandant sur le terrain en Haïti », tandis que des vols transportant soldats et équipements, au moins une douzaine à ce jour, continuent d’atterrir « sans préavis ».

Le rapport ajoute que les combats ont provoqué « l’effondrement des activités hospitalières » dans la zone. « Afin d’empêcher une fuite massive de criminels armés et une incursion sur son territoire, provoquées par la violence de l’offensive, le président dominicain Luis Abinader a ordonné une fermeture totale et absolue des frontières », indique le SITREP (rapport de situation, dans le jargon militaire). « L’armée a été déployée en état d’alerte maximale, et des affrontements armés ont également été signalés le long de la frontière. »

En d’autres termes, le « cordon » international s’apparente à un étau militaire : les Salvadoriens, soutenus par la GSF et la PNH, serrent depuis l’ouest, tandis que l’armée dominicaine verrouille l’est.

Un jeune enfant haïtien tué près de Croix-des-Mission par des tirs d’un soldat salvadorien le 25 octobre.

Le prix de cette opération est payé, comme toujours, par les habitants de ces quartiers. Des dizaines de riverains ont été tués dans les combats déclenchés par l’assaut des Salvadoriens, de la GSF et de la PNH, à Croix-des-Missions, à Croix-des-Bouquets et dans leurs environs. (Haïti Liberté n’est pas en mesure de publier les vidéos et les photos de quatre civils haïtiens innocents, victimes de l’attaque salvado-GSF, en raison de leur caractère violent, qui entraînerait la censure de cet article en ligne, mais elles peuvent être visionnées en cliquant ici, ici, ici et ici.)

Les envahisseurs subissent eux aussi des pertes : selon une source haut placée au sein du Viv Ansanm, 11 soldats tchadiens de la GSF ont été tués lors de combats après le 18 octobre, mais leur mort n’a pas été annoncée par la force.

Par ailleurs, la guerre des drones menée contre les quartiers populaires de la capitale se poursuit. Le 25 octobre, cinq drones ont explosé à Bel-Air, et quatre soldats du groupe armé de Village de Dieu, dirigé par Johnson « Izo » André, ont été tués.

Trois armées contre une

Il en résulte une guerre sans précédent dans l’histoire moderne d’Haïti. Le Viv Ansanm affronte désormais trois armées différentes à la fois : une armée privée, Vectus Global d’Erik Prince, dont les mercenaires pilotent les drones et les véhicules blindés des escadrons de la mort qui ont tué des centaines de personnes dans les quartiers pauvres de la capitale ; une force multinationale, la GSF, autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU mais conçue à Washington ; et désormais une force binationale, le corps expéditionnaire salvadorien, bénéficiant, à tout le moins, d’un soutien dominicain.

Aucune de ces trois forces ne rend de comptes au peuple haïtien. Aucune n’a été autorisée par un responsable haïtien élu, puisqu’il n’en reste plus aucun.

Le « Bouclier des Amériques »

Le partenariat salvadoro-dominicain en Haïti ne s’inscrit pas dans le vide. Les 26 et 27 octobre, Abinader a accueilli à Saint-Domingue une conférence de la Coalition des Amériques contre les cartels (A3C), co-organisée par le ministère dominicain de la Défense et le Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM), dont le commandant, le général des Marines Francis L. Donovan, a ouvert la rencontre aux côtés d’Abinader et de l’ambassadrice américaine Leah Francis Campos. Des responsables de la défense et de la sécurité de 19 pays du continent y ont participé pour finaliser « un plan opérationnel stratégique » et une « charte de gouvernance » en vue d’« opérations combinées » contre les « réseaux criminels », selon l’ambassade des États-Unis. Le SOUTHCOM lui-même a claironné la réunion sur X.

Le président dominicain Luis Abinader posant au premier rang, au centre, avec des hauts gradés militaires lors d’une conférence de la Coalition des Amériques contre les cartels (A3C) tenue à Saint-Domingue les 26 et 27 octobre, co-organisée par le ministère dominicain de la Défense et le Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM). Photo : Southcom

L’A3C a été annoncée en mars par Pete Hegseth, le « secrétaire à la Guerre » de Trump, et l’ambassade des États-Unis la décrit comme « indépendante, mais complémentaire » du « Bouclier des Amériques » (Shield of the Americas), la coalition militaire et politique dirigée par les États-Unis que Trump a lancée le 7 mars à Doral, près de Miami. Basé au SOUTHCOM, le Bouclier promet aux États membres un « accès accru aux équipements militaires, à la formation et au renseignement américains ». Parmi ses membres fondateurs : le Salvador et la République dominicaine. Bukele a personnellement assisté à son lancement.

Ainsi, la « mission de sauvetage » de Bukele et le soutien logistique et en matière de renseignement d’Abinader ne relèvent pas d’actes improvisés de solidarité entre voisins. Il s’agit du premier test à balles réelles du Bouclier des Amériques, l’instrument par lequel Washington entend militariser les Caraïbes et l’Amérique latine sous la bannière de la lutte contre les « cartels » et les « narcoterroristes ». Cette bannière a déjà servi à justifier les frappes américaines meurtrières contre des embarcations dans les Caraïbes et le Pacifique oriental (il y a eu une autre frappe le 27 octobre) ainsi que la campagne militaire contre le Venezuela.

Haïti, où le Viv Ansanm a été qualifié d’« organisation terroriste étrangère » par le département d’État de Rubio, est le prochain laboratoire.

Les intérêts haïtiens de Rubio ?

Ce qui nous ramène à Marco Rubio, l’architecte à la fois de la GSF et de la croisade continentale contre le « narcoterrorisme ». Ses intérêts en Haïti se limitent-ils au seul domaine politique ?

L’ancien membre du Congrès américain David Rivera dansant à l’hôtel Kinam en 2019, lors de sa visite en Haïti pour tenter de corrompre le président haïtien Jovenel Moïse, selon notre source.

Selon une source très fiable d’Haïti Liberté en Haïti, l’ami de longue date et ancien colocataire de Rubio, l’ex-membre du Congrès David Rivera, lui a confié que Rubio possédait 140 entreprises en Haïti. Rivera a fait cette déclaration en août 2019, lors d’un long entretien avec notre source en Haïti. Selon cette source, Rivera se trouvait dans le pays pour tenter de corrompre le président de l’époque, Jovenel Moïse, afin qu’il ouvre le marché haïtien à une gamme de produits dominicains. C’est en présentant ce projet que Rivera a évoqué les intérêts commerciaux de Rubio en Haïti.

Haïti Liberté n’a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante les dires de Rivera. Toutefois, si Rubio, ou des personnes de son entourage, possèdent d’importants intérêts commerciaux en Haïti, cela l’inciterait fortement à soutenir une offensive militaire visant à « nettoyer » le pays des groupes armés que la bourgeoisie haïtienne et ses maîtres étrangers perçoivent comme une menace pour leur hégémonie, leurs intérêts commerciaux et leur pouvoir.

Rivera et Rubio se connaissent depuis longtemps. Avant que Rivera ne siège au Congrès de 2011 à 2013, les deux républicains de Floride partageaient un logement à Tallahassee, où ils ont gravi ensemble les échelons de la législature de l’État, et ils sont restés des alliés proches par la suite.

Le 2 octobre, un juge fédéral de Miami a condamné Rivera à 10 ans de prison fédérale pour avoir dissimulé une campagne de lobbying de 50 millions de dollars menée pour le compte du gouvernement vénézuélien durant le premier mandat de Trump. Sollicités par Delcy Rodríguez, alors ministre des Affaires étrangères de Maduro et aujourd’hui présidente par intérim du Venezuela, afin d’amener Washington à normaliser ses relations avec Caracas, Rivera et une coaccusée, Esther Nuhfer, ont obtenu un contrat de trois mois d’une valeur de 50 millions de dollars auprès d’une filiale de la compagnie pétrolière d’État, PDVSA. Les deux ont alors « cherché à manipuler des amis influents, dont Rubio », a rapporté l’Associated Press (Rubio a témoigné que Rivera n’avait jamais mentionné ce contrat). Dans le groupe de discussion chiffré des conspirateurs, Maduro était le « chauffeur de bus » et Rubio « Miss Clairol », un jeu de mots sur rubio, qui signifie « blond » en espagnol.

Selon l’accusation, Rivera a dissimulé l’opération derrière des documents antidatés et des contrats fictifs, dont l’un portait sur un versement de 3,75 millions de dollars destiné à l’entretien du yacht de luxe de son intermédiaire vénézuélien. « Il a utilisé sa position de confiance, et l’a trahie de manière constante et répétée », a déclaré le procureur fédéral adjoint Roger Cruz.

Une photo ancienne de l’ancien membre du Congrès américain David Rivera (à gauche) avec son meilleur ami de longue date, Marco Rubio. Photo : Bloomberg

Ce n’était pas la première fois que Rivera se retrouvait au cœur d’un scandale. Il a été accusé d’avoir financé secrètement un candidat démocrate fantoche, destiné à diviser le vote lors d’une élection législative de 2012 (l’affaire a finalement été abandonnée), et a fait l’objet d’une enquête, sans jamais être inculpé, au sujet d’un contrat d’un million de dollars conclu avec une société de jeux d’argent lorsqu’il était député en Floride. En d’autres termes, l’homme que notre source décrit comme ayant tenté d’acheter un accès au Palais national d’Haïti en 2019 avait déjà un long passé de tractations de ce genre.

Rivera, pilier de l’establishment anticommuniste cubano-américain de Miami, n’a pas travaillé pour Caracas par sympathie pour le gouvernement de Nicolás Maduro. Il a gardé ce lobbying secret, ont soutenu les procureurs, précisément parce qu’il « aurait ruiné la réputation de Rivera en tant que pilier de l’anticommunisme ». La juge Melissa Damian lui a reproché d’avoir trahi la mission de toute sa vie. « Il ne fait aucun doute que cet argent provenait du régime de Maduro », a-t-elle déclaré. Ou, comme l’a résumé le procureur fédéral Jason Reding Quiñones après le prononcé de la peine : « Il a vendu son anticommunisme à des communistes pour assouvir sa cupidité. » Ses avocats ont désormais sollicité une grâce présidentielle auprès de Trump.

La question qui se pose pour les Haïtiens est de savoir si la même cupidité qui a conduit Rivera à Caracas, et au Palais national haïtien en 2019, se cache également derrière l’enthousiasme de Washington pour l’invasion salvadorienne d’Haïti. Les questions adressées par Haïti Liberté au département d’État pour savoir ce que Rubio savait du déploiement de Bukele, et depuis quand, sont restées sans réponse.

Ce qui est certain, c’est que le peuple haïtien se retrouve, une fois de plus, avec des armées étrangères sur son sol, en violation de sa Constitution, engagées dans une guerre qu’il n’a pas choisie, pour protéger un gouvernement qu’il n’a pas élu. Comme le souligne Chris Martin, l’histoire donne une idée de la manière dont cela pourrait finir.

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