En hommage à Amilcar Lopes da Costa Cabral: 12 septembre 1924 – 20 janvier 1973

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Amilcar Cabral: un leader qui était étroitement lié aux masses et profondément imbu des valeurs fondamentales de son peuple.

« Nous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté…»
Frantz Fanon

«Nous sommes des militants armés et non pas des militaires»
Amilcar Cabral

Amílcar Cabral est né en 1924 à Bafatá, ville de Guinée-Bissau située dans la partie la plus centrale de l’ancienne Guinée portugaise. Ses  père et mère sont originaires du Cap Vert. Son adolescence l’expose au racisme, aux humiliations quotidiennes et exactions de toutes sortes à l’encontre de ses concitoyens par l’État colonial portugais. Ces humiliations et les conditions de vie misérables de la majorité de la population, des paysans en particulier, vont l’éveiller à une douloureuse réalité qui sera à la source d’une profonde prise de conscience. Durant les années 40, des famines meurtrières déciment la population paysanne. Cabral prend note. Il sera agronome.

Il part au Portugal, la métropole coloniale, et c’est à Lisbonne, qu’il va entreprendre ses études universitaires.  Là, il se frotte à des militants très actifs décidés à sortir leur terre natale des griffes d’un Portugal colonial, exploiteur, pillageur. Certains d’entre eux deviendront  de futurs dirigeants des mouvements de libération des autres colonies portugaises; ainsi Agostinho Neto d’Angola et Eduardo Mondlane du Mozambique. Deux courants d’idées progressistes et révolutionnaires, le panafricanisme et le marxisme, vont fortement influencer Cabral, tant à Lisbonne qu’à son retour au pays. Les échos des luttes d’émancipation des peuples sous domination vont contribuer à renforcer sa prise de conscience révolutionnaire.

L’indépendance du Ghana en 1957 sous la direction du président Kwame Nkrumah, une des figures de proue du Panafricanisme, contribue à rendre cette doctrine plus familière à Cabral et aux autres dirigeants des mouvements de libération nationale en Afrique. Ces derniers ainsi que Nkrumah étaient de fervents marxistes, auxquels il faut rattacher d’autre panafricanistes de l’autre côté de l’Atlantique, tels William E. B. Dubois,  intellectuel africain-américain très influent de son époque et le trinidadien C.L.R. James, révolutionnaire, penseur et écrivain.

L’influence de ces grandes figures du Panafricanisme ainsi que le soutien des pays du camp socialiste, l’URSS en particulier, au mouvement de libération des peuples colonisés amenèrent Cabral à adhérer au marxisme, une adhésion somme toute naturelle, d’autant que nombre d’intellectuels progressistes et militants de terrain des pays colonisés étaient marxistes ou avaient des sympathies agissantes pour le marxisme.

Tout comme Frantz Fanon, Amilcar Cabral fut « l’esclave d’une cause », celle de la Libération de son peuple et des peuples d’Afrique du joug de l’oppression et de la domination impérialistes. Tout comme Fanon, il sacrifia sa vie au service de cette cause sacrée et immortelle. Il va sans dire que Amilcar Cabral avait été également influencé par les textes analysant et déconstruisant le colonialisme et ses mille tentacules d’oppression. Dans cet ordre d’idées, il ne fait pas de doute que Cabral était bien au courant du livre particulièrement dévastateur contre le colonialisme, « Le discours sur le colonialisme »,  d’Aimé Césaire, grande figure de proue de la « Négritude ». À  côté de Césaire, il y a lieu de mentionner l’influence sur Cabral de «Les damnés de la terre » de Frantz Fanon. Deux auteurs et deux études  qui ont contribué à exposer dans toute sa nudité « la nature barbare, tyrannique, immorale et déshumanisante du système colonial, démolissant ainsi les arguments sur sa prétendue ”mission civilisatrice” », et qui ont résonné au plus profond de l’âme révolutionnaire de Cabral et de tous les esprits progressistes luttant contre la bestiale domination coloniale.

Fondation du PAIGC et lutte armée

Ses études à Lisbonne terminées, Cabral retourne en 1952 à Bissau où il travaille pendant quelques années. Puis, en 1955, il part en Angola où il reprend contact avec les nationalistes angolais et participe à la fondation du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA). De retour en Guinée, ensemble avec son demi-frère Luis Cabral (futur président de la République de Guinée-Bissau), Aristides Pereira (futur président de la République du cap-Vertet), Abillio Duarte (futur ministre et président de l’Assemblée constituante de la République de Cap-Vert), il fonde en 1956 le Parti africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert  (PAIGC) avec la population des villes comme socle socio-politique de la lutte contre le colonialisme. Mais, en 1959, une grève des ouvriers fut noyée dans le sang par l’Etat colonial portugais, qui fit près de 50 morts et plus de 300 blessés.

Cet épouvantable massacre va donner à penser  à Cabral et à ses camarades. Ils tirent deux conclusions majeures de cette sanglante répression coloniale. La première est que face à la bestialité, la férocité, l’inhumanité du colonisateur, le recours à la violence était inévitable. La deuxième conclusion était que Cabral fut obligé de réexaminer la stratégie du PAIGC et de faire de la mobilisation des masses paysannes surexploitées un choix prioritaire, en vue de mener une lutte armée.

Fort de l’exemple de la guerre d’Indépendance victorieuse de l’Algérie contre le colonialisme français et la défaite de celui-ci par l’héroïque  peuple vietnamien, la conviction de Cabral se trouve renforcée dans son optimisme de déclencher la lutte armée contre le colonialisme portugais et de vaincre celui-ci. Déclenchée en 1963, la lutte armée enregistre très rapidement  d’importants succès tant  sur le plan militaire que sur le plan diplomatique. Sur la scène internationale Cabral multiplie les voyages à travers le monde pour renforcer le soutien nécessaire à la lutte et isoler davantage le colonialisme portugais. Ce sont les discours les plus importants de Cabral, au cours de ces pérégrinations,  qui vont constituer « des contributions théoriques et politiques majeures à l’analyse des problèmes liés à la lutte de libération nationale ».

Aux yeux de Cabral, la théorie dans la lutte de libération Cabral revêtait une grande importance, parce représentant une arme indispensable dans le combat contre l’ennemi. S’inspirant de Lénine, il était convaincu  qu’« il n’y a pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire », ce qui l’avait amené à opiner que « S’il est vrai qu’une révolution peut échouer même si elle est basée sur une théorie parfaitement conçue, jusqu’à présent personne n’a conduit une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire ». Ainsi, dans la pensée de Cabral, le succès d’un mouvement révolutionnaire digne de ce nom tient du mariage étroit et conséquent entre théorie révolutionnaire et pratique révolutionnaire.                                                                                                                                             De même que Frantz Fanon, Cabral avait saisi et compris l’importance de la culture dans la stratégie de conquête coloniale. Dans son discours Libération nationale et culture prononcé à l’Université de Syracuse à New York, en mémoire d’Eduardo Mondlane Chivambo, Cabral souligna que les leçons de l’histoire ont enseigné que la domination étrangère sur un peuple ne peut durer que si le dominateur procède à une répression systématique de la culture du peuple dominé pour imposer sa propre culture et ses propres valeurs à la place. Il souligne avec force que « l’histoire nous enseigne que dans certaines circonstances il devient aisé pour des étrangers d’imposer leur domination… Mais l’histoire nous enseigne aussi qu’elle ne peut être préservée que par un contrôle permanent et organisé de la vie culturelle du peuple dominé… ».

Pensée politique de Cabral

Mais Cabral n’était pas un dogmatique. C’était un théoricien original, à l’esprit indépendant. Pour lui, les « révolutions ne sont pas exportables » en dépit de la similitude des situations et de l’existence du même ennemi pour les peuples dominés: l’impérialisme. Chaque révolution se rapporte   à chaque contexte historique, politique, social et culturel du pays dans lequel elle se déroule. Par conséquent, « les théories, même si elles ont le même socle idéologique, doivent s’adapter au contexte de chaque pays, de chaque société ».

En outre, pour Cabral «il est fondamental de ne point perdre de vue la dialectique de la théorie et de la pratique dans laquelle la théorie sert à éclairer la pratique qui doit à son tour valider ou infirmer celle-là». C’est en se réappropriant sa culture que le colonisé arrive à lutter plus efficacement contre son aliénation et à remettre en cause les valeurs étrangères qu’on lui a inculquées, donc à mieux résister à la domination étrangère.

À travers toute une série de discours, Cabral avait pris une position claire sur les grands débats idéologiques de son époque: les sujets liés à la stratégie révolutionnaire, à la domination impérialiste, à la théorie de l’histoire et de la force motrice de l’histoire, au rôle de la petite bourgeoisie dans la lute de Libération, à l’importance de la culture, à la fois comme instrument de domination et arme de résistance. Les analystes et critiques signalent parmi ses textes majeurs: le célèbre discours prononcé à La Havane en 1966 lors de la première Tricontinentale des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine; l’éloge funèbre du président Kwame Nkrumah; et l’hommage rendu à Eduardo Mondlane Chivambo, premier président du Front de libération du Mozambique (FRELIMO),  lors d’une visite aux Etats-Unis.

L’une des contributions les plus significatives, les plus percutantes qu’aura laissées Cabral en terme de construction du mouvement révolutionnaire, de la résolution des contradictions en son sein et de nombre d’autres questions liées à la lutte de Libération nationale, se rapporte au rôle de l’intellectuel révolutionnaire. À son avis, « La petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleurs révolutionnaires complètement identifiés avec les aspirations profondes du peuple auquel ils appartiennent ». En clair, Cabral stigmatise les «tendances bourgeoises qui guettent en permanence la petite bourgeoisie et qui l’amènent à trahir la Révolution ou à la confisquer une fois qu’elle est devenue victorieuse».

Cabral ne se contentait pas d’appeler au ”suicide” de la petite bourgeoisie, de le prêcher. Il avait été à même de le vivre lui-même, en s’identifiant aux masses populaires et à leurs aspirations, en se mettant à leur niveau. C’est ce qui lui avait valu l’immense respect dont il jouissait tant à l’intérieur de son pays qu’à l’extérieur. C’est ce qui avait expliqué aussi le succès de la lutte de libération qui, en moins d’une dizaine d’années, avait pu libérer les trois quarts du pays, en dépit de la sauvagerie de la répression de la part de l’Etat colonial portugais. Cabral était à l’image d’un Thomas Sankara, un intellectuel révolutionnaire intégral, entier, total, comme on en en a rarement vu en Afrique.

Fin tragique d’un leader intègre

Des rivalités et de forts tiraillements socio-politico-culturels minaient l’entourage de Cabral. Mais celui-ci faisait confiance à la nature humaine et, à l’instar d’un Che Guevara, d’un Thomas Sankara rêvait de «l’homme nouveau». Hélas! Il était à mille lieues de se douter qu’en son sein se cachaient des jaloux, des ambitieux, et surtout des Conzé. Il sera assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry (Guinée-Conakry), six mois seulement avant l’indépendance de la Guinée-Bissau. Ses assassins furent des membres de son parti, vraisemblablement manipulés par les autorités portugaises et bénéficiant de complicités au plus haut niveau dans l’État guinéen. Amilcar Cabral ne verra donc jamais la reconnaissance de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert par le Portugal, le 10 septembre 1974, cause pour laquelle il a combattu pendant plus de vingt ans.

Quarante-trois ans après son crapuleux assassinat (en présence même de son épouse), les idées et l’exemple de Cabral restent plus actuels que jamais. Sa disparition prématurée a privé le mouvement révolutionnaire africain de l’un de ses théoriciens les plus éminents et les plus originaux. Cabral était un leader qui était étroitement lié aux masses et profondément imbu des valeurs fondamentales de son peuple. C’était un visionnaire et un ardent panafricaniste. «Il symbolise le type de leadership qui manque cruellement à l’Afrique en ces temps de menaces grandissantes de recolonisation du continent».

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