Cinq Prix Nobel de la Paix exigent que l’ONU paye sa dette envers Haïti

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Adolfo Pérez Esquivel Prix Nobel de la Paix 1980

A la veille de la décision du Conseil de Sécurité pour fermer la MINUSTAH, la mission très critiquée qui occupait Haïti depuis l’année 2004, cinq lauréats du Prix Nobel de la Paix appellent à l’ONU pour assurer les réparations et la fin de l’impunité pour les violations massives des droits de l’homme.

Voici le texte complet de la lettre au Secrétaire Général de l’ONU S.E. Antònio Guterres

S.E. Antònio Guterres

Secrétaire Général de l’ONU

New York, NY 10017

De notre considération,

Recevez en premier lieu une salutation fraternelle et nos meilleurs vœux pour votre gestion.

Nous profitons pour vous exprimer notre disposition, aujourd’hui comme toujours, d’appuyer tout effort des Nations Unies en  faveur des droits des personnes et des peuples, des droits de la nature et de tous à vivre en paix.

C’est dans ce sens que nous voulons vous exprimer notre profonde préoccupation devant le manque total de justice et d’une réponse réparatrice convaincante et intégrale pour les personnes, les familles et les communautés en Haïti. Ces haïtiens qui ont été les victimes directes du bilan catastrophique de la MINUSTAH dans le domaine de droits de l’homme.

Ce sont des milliers de femmes, d’enfants et de  petites filles violées ou exploitées sexuellement, plusieurs d’entre elles abandonnées avec enfants sans que les soldats de la

Jody Williams Prix Nobel de la Paix 1997

Mission ne reconnaissent leur responsabilité. Même le rapport de l’ONU, sur “Le nouveau point de vue en face du choléra”, reconnaît que le nombre de personnes mortes, après l’introduction de cette maladie par les troupes de la MINUSTAH, est très probablement trois fois plus grand que le chiffre officiel de 9.483, jusqu’à janvier 2017.

L’impunité de ces violations aux droits de l’homme, ainsi que la négation de la responsabilité de l’ONU pendant 6 longues années, continuent de provoquer des ravages au sein du peuple Haïtien. Ils répugnent de plus à la conscience de l’humanité, sabotent les progrès de la communauté internationale en matière d’une protection humanitaire et compromettent gravement la crédibilité et la capacité du  rôle joué par l’ONU.

Betty Williams Prix Nobel de la Paix 1976

Avant de partir, votre prédécesseur a fait une reconnaissance publique importante, bien que tardive et partielle, de la responsabilité de l’ONU. Il a lancé un programme ambitieux pour indemniser les victimes, pour éradiquer le choléra et pour obtenir de l’eau potable et un assainissement à 80 % de la population d’Haïti qui manque aujourd’hui d’accès à ses droits fondamentaux. Vous avez projeté avec encore plus de force, l’obligation de l’ONU d’assumer son devoir de réparation et de mettre fin à l’exploitation sexuelle, reconnue comme systématique au sein des forces dénommées de paix, et à leur impunité. Nous applaudissons ce point de vue, ainsi que le fait d’avoir reconnu la nécessité d’impliquer directement ceux qui ont subi la violation de leurs droits dans les procédures et l’exécution des politiques réparatrices.

Vous-même avez dénoncé, cependant, dans le récent rapport sur la MINUSTAH, le manque d’engagements sur le financement requis. Il est urgent donc de changer cette situation ou, conformément à ses propres intérêts, une poignée de pays puissants poussent à la création de missions dénommées de paix, dont  ils couvrent les frais de fonctionnement avec des quotas obligatoires mais ils laissent que la réparation des dommages soit prise en compte par des apports volontaires éventuels.

Monsieur le Secrétaire Général, le peuple d’Haïti a le droit au respect et à l’appui de l’ONU et de l’ensemble de la communauté internationale, dans sa lutte pour assurer sa souveraineté, son autodétermination et la vigueur de tous ses droits en incluant le contrôle sur les biens communs qui font sa survie et une certaine façon de bien vivre. Pour cela, nous applaudissons la recommandation que vous avez formulée pour mettre fin à la MINUSTAH. Ce dont Haïti a besoin c’est d’une coopération et non d’une tutelle encore moins d’une occupation.

Avec de nombreuses organisations et mouvements d’Haïti, de l’Amérique latine, des

Caraïbes et d’autres pays, depuis le début nous sommes en désaccord avec le sens de la

MINUSTAH, à savoir qu’elle n’a jamais été une réponse conforme aux droits du peuple haïtien, mais plutôt une continuité de l’occupation centenaire américaine. Nous dénonçons ce que l’on affirmait de façon ironique qu’Haïti constituait une menace pour la sécurité hémisphérique, pour justifier le déploiement d’une mission qui s’est révélée plutôt comme un vrai danger pour la sécurité du peuple haïtien.

Maintenant, avec l’échec patent de la MINUSTAH, à la lumière des objectifs projetés une année après l’autre par le Conseil de Sécurité, et ses reculs, le peuple haïtien mettra des années à se recomposer. Nous dénonçons que fermer la Mission sans réparer les dommages provoqués annonce de pires désastres à venir.

Pour tout cela nous repoussons la proposition qui s’applique quant au budget rémanent de la mission pour prolonger durant six mois la période de fermeture, au lieu de couvrir l’obligation prioritaire de réparer les violations massives aux droits de l’homme par elle commises.

Shirin Ebadi Prix Nobel de la Paix 2003

Monsieur le Secrétaire Général, il est urgent et indispensable que l’ONU solde cette dette avec le peuple d’Haïti, surtout dans un contexte d’aggravation de la crise systémique que ce pays vit.

Nous sollicitons de vous  la révision de cette proposition qui pousse à l’extrême les mesures pour assurer que les Nations Unies, ainsi que de l’ensemble des pays membres et plus particulièrement de ceux qui sont à l’origine de cette mission et ayant profité de ces actions, procèdent à réparer les dommages et les violations aux droits de l’homme provoqués par la MINUSTAH au peuple d’Haïti, aux victimes directes, leur familles et leurs communautés,  pour leur bien, ainsi que celui de tous les peuples qui forment les Nations Unies.

Rigoberta Menchú Tum Prix Nobel de la Paix 1992

Nous savons que les défis auxquels vous faites face sont énormes ainsi que les obligations à accomplir sont collectives. Le monde entier a besoin de leaders à la hauteur des circonstances, et nous attendons de vous spécialement, la sagesse et le courage nécessaires pour avancer dans ce sens. Seulement en s’acquittant du vrai devoir de l’organisation et en résolvant une partie importante du désastre laissé en Haïti, spécialement à sa population devenue plus vulnérable, il sera possible de récupérer les principes et les valeurs qui donnent une raison d’être à l’ONU et d’ouvrir des chemins de justice et de paix.

Avec nos salutations fraternelles de Paix et du Bien,

Adolfo Pérez Esquivel Prix Nobel de la Paix 1980

Jody Williams Prix Nobel de la Paix 1997

Betty Williams Prix Nobel de la Paix 1976

Shirin Ebadi Prix Nobel de la Paix 2003

Rigoberta Menchú Tum Prix Nobel de la Paix 1992

 

-Buenos Aires, 11 avril 2017

 

  1. Missions permanentes des pays membres du Conseil de Sécurité et/ou collaborateurs des troupes ou des polices.

 

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